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Des plateformes mutualisées pour dynamiser la chimie

Dinhill On

Sous l'impulsion des pouvoirs publics, le secteur de la chimie en France s'oriente vers une organisation en plateformes intégrées dans les années à venir. Une stratégie qui lui permettrait de revenir au premier plan en termes de compétitivité au niveau européen et mondial.

Alors que la production chimique française s'est reprise en 2013 avec une croissance en volume de 1,3 % selon l'Union des industries chimiques (UIC), le secteur n'en demeure pas moins morose, évoluant dans un contexte économique difficile, ces dernières années.

Bien qu'étant le deuxième producteur européen et le 6e producteur mondial, la France reste fragile à cause de la faible demande finale, et la pression constantes sur les prix de l'énergie et les matières premières. « L'industrie chimique en France souffre davantage, comparé, à d'autres pays européens comme la Belgique et l'Allemagne. Cette tendance provient du fait que les plateformes françaises sont plus petites, et qu'elles ne sont pas structurées au niveau des opérateurs : il y a un retard dans la mutualisation des coûts communs, par exemple pour les utilités, la maintenance, la sécurité, etc. », affirme Sébastien David, associé du cabinet de conseil en stratégie Advancy. Une autre des particularités françaises est la réglementation, plus restrictive en France par rapport à ses autres concurrents européens. Enfin, le secteur chimique français possède une spécificité en termes d'activité : il s'appuie sur une chimie de spécialités et une R&D de haut niveau (acryliques, thiochimie, chlorochimie, chimie du fluor et chimie verte). « La France offre de nombreuses subventions pour la recherche et développement, à l'instar du crédit impôt recherche, mais peu pour favoriser l'industrialisation. Sur ce point, nous sommes très en retard sur des pays comme les Etats-Unis ou l'Allemagne », développe Sébastien David.

Pour continuer sa croissance, la chimie française peut déjà en l'état actuel s'appuyer sur les domaines de la chimie de spécialités et la chimie verte, dont la chimie du végétal. « En ce qui concerne la chimie verte, il est important de bien identifier ce qu'on veut faire. Pour l'heure, même si certaines technologies sont viables industriellement, les matières premières comme la glycérine sont encore chères », estime Sébastien David. Avant d'ajouter : « Il faut également que la France parvienne à maintenir une chimie de base pour subvenir à ses activités ». Mais pour gagner durablement en compétitivité, la chimie française nécessite le soutien des pouvoirs publics. D'ailleurs, cette question fait l'objet d'une étude sur la compétitivité des plateformes chimiques françaises, dont les résultats devraient être dévoilés par l'UIC dans le courant du mois de juin.

Cette étude identifie un certain nombre de mesures pouvant aider le secteur français de la chimie, aussi bien en favorisant sa croissance qu'en améliorant sa compétitivité. Par exemple, la structuration des plateformes peut être accompagnée et favorisée pour gagner en attractivité. « Les plateformes doivent se doter d'une gouvernance structurée et faire l'objet d'une promotion auprès des industriels. A ce jour, les sites chimiques les plus avancés dans ce domaine sont ceux de Lacq, de Roussillon-Les Roches, et Fos-Lavéra est sur la bonne voie », précise Sébastien David.

 

Se structurer en plateformes intégrées

 

Autre point d'amélioration qui concerne davantage les aspects techniques : une meilleure prise en compte des industriels électro- ou gazo-intensifs ainsi qu'une réglementation plus adaptée autour de la logistique afin de faciliter les investissements. Sur ces points, les industriels français doivent bénéficier de mesures leur permettant d'être plus compétitifs. Mais l'un des points clés révélés par l'étude réside dans la démarche de mutualisation des utilités. « L'organisation en plateformes intégrées a un double enjeu : d'une part, constituer un véritable écosystème de production allant de la R&D aux clients en aval. D'autre part, cela permet une association des différents acteurs pour les commodités et utilités. Ainsi, les entreprises pourront économiser en termes de ressources », souligne Pierre Gadrat, directeur de la business unit Chimie et matériaux chez la société de conseil Alcimed. « Pour être plus attractives, les plateformes doivent proposer aux sociétés potentiellement intéressées une mutualisation de la gestion des énergies fatales et des services tels que le transport, ou la maintenance. La plateforme doit également s'interroger sur l'accueil d'une entreprise ayant une activité en lien avec celles déjà présentes sur le site », insiste Sébastien David (Advancy). Enfin, la dernière recommandation concerne le soutien de l'Etat aux projets de croissance industrielle. « Il est nécessaire de rééquilibrer les subventions entre les projets de R&D et industriels », ajoute l'associé du cabinet de conseil Advancy. « Le virage vers une chimie orientée davantage vers la production n'est pas évident. Il est nécessaire de capitaliser sur le savoir-faire », Pierre Gadrat (Alcimed).

Depuis l'année dernière, les pouvoirs publics ont introduit une circulaire relative au traitement des « plateformes économiques » dans le cadre des plans de prévention des risques technologiques (PPRT). Ce texte permet notamment la possibilité d'implantation de nouvelles activités sur une quinzaine de complexes industriels* disposant d'une culture du risque technologique à condition de garantir la protection des postes de travail contre les accidents définis lors des PPRT. En outre, les entreprises d'une même plateforme devront mettre en place une gouvernance commune et participer à des opérations collectives de sécurité : coordination HSE, plans d'urgence, gestion et maintenance des équipements communs de protection individuelle du personnel, etc. Ainsi, le gouvernement espère faire des PPRT un atout d'attractivité d'une zone industrielle, plutôt qu'une contrainte. En outre, cette circulaire favorise un nouveau modèle de croissance basé sur la mutualisation des services et des flux de toutes les entreprises.

Plusieurs sites se sont d'ores et déjà organisés pour former des plateformes intégrées, comme par exemple celles de Roussillon-Les Roches (Isère, voir encadré) gérée par le GIE Osiris. Outre cette plateforme, nous trouvons le bassin industriel de Lacq (Pyrénées-Atlantiques) qui regroupe quatre plateformes Seveso. La plateforme de Mourenx abrite depuis 1975 des entreprises de chimie de spécialités et de chimie fine, parmi lesquels Arkema, Sanofi, Chimex, Novasep ou encore Lubrizol. Au niveau de la plateforme Induslacq à Lacq, c'est la thiochimie qui s'y est fortement développée, parallèlement à l'exploitation du gaz de Lacq. « Le gaz de Lacq était extrait pour ses fractions de méthane (valorisé en combustible) et d'hydrogène sulfuré (H2S). Ce dernier pouvait être valorisé soit sous forme de soufre solide soit pour l'alimentation d'unités de production en thiochimie », raconte Hervé Brouder, directeur de l'usine de Lacq-Mourenx chez Arkema.

 

Une reconversion exemplaire à Lacq

 

En 2012, un projet collaboratif a été monté sur le site de Lacq entre le groupe Total, l'État, les collectivités territoriales et les sociétés Sobegi et Arkema afin de pérenniser les activités de la plateforme, anticipant ainsi la fin de l'exploitation commerciale du gaz naturel. Ce partenariat a abouti à la mise en place du projet Lacq Cluster Chimie 2030 d'un coût total de 154 millions d'euros, dont le coeur consiste en la construction d'une unité de traitement de gaz (UTG). « Cette installation, opérationnelle depuis la fin 2013, exploite le gaz résiduel du gisement, ce qui permettra pendant au moins 30 ans de fournir les unités de thiochimie d'Arkema en H2S et celles de Sobegi en gaz méthane pour alimenter ses chaudières », explique Jacques Seguin, directeur de Sobegi. Une unité qui a entraîné pour Arkema l'obligation de reconfigurer ses installations. Le chimiste français a ainsi investi près de 50 millions d'euros pour adapter plusieurs de ses unités de production à leur approvisionnement par nouvelle UTG. Le projet Lacq Cluster Chimie 2030, illustrant la volonté de pérenniser les activités sur Lacq-Mourenx, a permis d'initier une nouvelle dynamique. En effet, ce projet a incité d'autres industriels à s'installer sur la plateforme tels que Toray, spécialiste des fibres de carbone.

Autre exemple avec la plateforme de Pont-de-Claix dans le département de l'Isère. Ce site industriel de 120 hectares est spécialisée dans la production de dérivés chlorés tels que le phosgène ou les isocyanates. « Dès sa construction, le site de Pont-de-Claix a bénéficié d'une logique d'intégration forte », raconte Patrick Pouchot, responsable de la communication chez Vencorex, installée sur le site isérois. Afin de redynamiser le site pour les années à venir, le groupe a le projet d'orienter sa production vers les isocyanates de performance, avec une haute valeur ajoutée. « Nous souhaitons faire du site de Pont-de-Claix la référence mondiale du groupe. Nos installations sont les seules en France à produire et à mettre en oeuvre du phosgène dans ces conditions techniques, avec un haut niveau de sécurité », insiste Patrick Pouchot. En outre, Vencorex réfléchit actuellement à valoriser ou stocker l'hydrogène issu de ses productions. La plate-forme a par ailleurs été identifiée par les pouvoirs publics comme un site à fort potentiel pour la valorisation de l'hydrogène issu de ses productions. « De plus, le site se situe dans un environnement idéal où il y a une réelle volonté de synergies, notamment avec le pôle universitaire de Grenoble », complète Patrick Pouchot.

En conclusion, l'industrie chimique française s'oriente actuellement vers une organisation en plateformes intégrées, où les utilités et les services sont mutualisés et les flux de matières d'une société servent de matière première à la production d'une entreprise voisine. La plupart de ces plateformes structurées sont spécialisées dans un domaine particulier de la chimie comme à Lacq (thiochimie), ou Pont-de-Claix (chlorochimie, isocyanates). D'autres plateformes davantage axées sur la pétrochimie devraient prochainement être redynamisées sous une forme de sites intégrés, par exemple à Fos-sur-Mer dans les Bouches-du-Rhône (voir papier ci-contre) ou à Carling en Moselle. Dans ce cadre, les pouvoirs publics jouent un rôle prépondérant de facilitateur pour la mise en place de ces plateformes. Avec la volonté politique de réindustrialisation du territoire, nul doute que la France est sur la bonne voie pour redevenir un acteur compétitif au niveau européen et mondial dans le secteur de la chimie.

PLATEFORME DE ROUSSILLON, UNE RÉFÉRENCE EN MATIÈRE DE MUTUALISATION

Localisée en Isère, la plateforme de Roussillon regroupe deux sites industriels distants d'une dizaine de kilomètres : Roussillon et Les Roches de Condrieu. Historiquement détenus par un seul acteur : Rhône-Poulenc (à l'époque la SCUR - Société chimique des usines du Rhône), ils ont démarré leurs activités en 1915 et 1917 respectivement. Et c'est lorsque le groupe chimique a décidé de se scinder en deux pour créer Rhodia en 1999, qu'il a eu l'idée de créer le GIE Osiris pour assurer la gouvernance de la plateforme qui était déjà devenue multi-opérateurs avec 6 entreprises. Aujourd'hui la plateforme regroupe quinze entreprises et emploie 1450 personnes dont 274 personnes pour le seul GIE. La mission du GIE est de contribuer à améliorer la compétitivité de ses entreprises clientes en leur fournissant des utilités et des services fiables et compétitifs. Ceci est rendu possible par la mutualisation de très nombreux services et infrastructures. On peut citer la production et la distribution d'énergie et d'utilités, la sécurité, la médecine du travail, des ateliers de mécanique, des laboratoires analytiques, un service d'inspection et de contrôle, un magasin de fournitures industrielles... « L'avantage de la mutualisation est qu'elle permettrait d'économiser de l'ordre de 20% sur les services et sur les achats d'énergie », estime Frédéric Fructus, administrateur du GIE Osiris. « Par ailleurs dans le cadre de la mise en place des PPRT, seules les structures de type GIE ou ASL, présentant une gestion commune de la sécurité et une charte HSE, seront en mesure d'accueillir de nouvelles activités sur leur plateforme », a-t-il ajouté. Aussi rien d'étonnant à ce que la plateforme de Roussillon soit présentée aujourd'hui comme une référence pour les bassins chimiques français qui cherchent à améliorer leur compétitivité et à se revitaliser par l'accueil de nouvelles activités.

S.L.

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