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Entretien exclusif avec Philippe Guerret, président de M2i Life Sciences

Sylvie Latieule
Entretien exclusif avec Philippe Guerret, président de M2i Life Sciences

© M2i

Positionnée sur le créneau de la production de matières actives pour la pharmacie et de produits finis pour le biocontrôle, la société M2i Life Sciences exerce une activité doublement stratégique. Grâce à des stocks de matière première et à la mobilisation de ses salariés, son usine de Salin-de-Giraud continue de tourner, malgré les difficultés occasionnées par la crise sanitaire.

Quel est le métier de la société M2i Life Sciences que vous avez créée en 2012 ?

M2i Life Sciences est une société qui produit à la fois des actifs pour la santé humaine et des produits  finis de lutte biologique pour l’agriculture. Mais à terme, c’est le secteur de l’agriculture qui représentera la plus grosse part de notre activité avec les produits de biocontrôle qui enregistrent une très forte croissance. La société s’est appuyée au départ sur l’expertise d’un laboratoire de R&D, (ex Holis), et sur un site de production de synthèse de principes actifs et de molécules complexes, racheté à Solvay.

Pourquoi avoir décidé de miser sur ce secteur de la chimie qui est certes essentiel, mais mal aimé tant par le grand public que par les investisseurs ?

Notre idée est justement de redonner de la valeur et des marges à cette activité de chimie industrielle et de capitaliser sur un savoir-faire de chimie organique pour bâtir une Biotech/Greentech. Pour cela, nous avons décidé de nous engager dans la voie du biocontrôle, grâce aussi au savoir-faire de la France en entomologie et en chimie de formulation, tout en bâtissant un portefeuille d’une vingtaine de brevets. C’est une stratégie contre-intuitive. Par tradition, la chimie fine n’a pas pour objet de bâtir des portefeuilles de brevets en synthèse et en formulation. En général, ce sont ses clients qui font travail. Notre projet initial était donc un pari fou. Aujourd’hui il est en passe d’être réussi. L’été dernier, nous avons réussi à renforcer notre capital avec une levée de fonds de 60 millions d’euros avec des investisseurs de long terme. Nous avons continué à nous structurer en intégrant des talents comme Vincent Touraille, Président du Sicos qui a rejoint notre société en tant que directeur général délégué. 

Quels sont ces produits de biocontrôle que vous développez ?

Il existe quatre grandes catégories de produits de biocontrôle. Les macro organismes, sont représentés notamment par les coccinelles mangeuses de pucerons. Les microorganismes sont des bactéries, virus ou champignons utilisés pour neutraliser des ravageurs. La catégorie des extraits naturels regroupe des végétaux ou des minéraux comme le cuivre ou le soufre. Il y a enfin la classe des médiateurs chimiques auxquels appartiennent les phéromones, des odeurs qui permettent de lutter contre les ravageurs en influant sur leur comportement. C’est sur ce segment des insecticides biologiques par phéromones que nous avons choisi de nous positionner. Aujourd’hui ce marché représente 1/4 - voire 1/3 - du marché du biocontrôle et il affiche une croissance de plus de 30% par an. Ces produits sont même exploitables en grande culture, alors qu’ils étaient réservés au départ à des applications horticoles et maraichères.

Pourquoi ce succès des phéromones ?

Les phéromones ont l’avantage d’être des produits très sélectifs et très efficaces. De plus, on ne tue pas les insectes ciblés, on se contente de les piéger ou de les désorienter. Leur rôle est donc de diminuer la pression des insectes pour utiliser le moins possible de phytosanitaires classiques, sauf en cas de pression critique de ravageurs. Notre cible n’est pas exclusivement l’agriculture biologique, mais plutôt la pratique d’une agriculture raisonnée mêlant solutions biologiques et en dernier recours solutions conventionnelles. Par ailleurs, nous sommes parvenus à lever des verrous technologiques importants pour une utilisation à plus grande échelle des phéromones.

Quels sont ces verrous que vous avez levés ?

Pour cela nous nous sommes appuyés sur nos deux savoir-faire fondamentaux de chimistes : la synthèse de molécules complexes et la mise au point de formulations innovantes. Il se trouve qu’une synthèse classique de phéromones peut nécessiter de 10 à 20 étapes. Aussi, nous avons cherché à revisiter les synthèses pour diminuer le nombre d’étapes. C’est ainsi qu’en 2017, nous avons reçu un prix Pierre Potier pour la synthèse d’une phéromone pour protéger les vignes contre le ver de la grappe où nous sommes passés de 10 à 3 étapes, tout en obtenant un produit d’une pureté supérieure à 95%. Dans le même temps, nous avons travaillé sur des formulations innovantes pour délivrer intelligemment nos phéromones sur les parcelles à traiter. Ceci nous a amenés à développer une technologie de microencapsulation que nous utilisons pour 80 à 90% de nos actifs. Il s’agit d’une émulsion, eau-cire naturelle-phéromone, qui permet de diffuser plus longtemps et plus régulièrement nos produits dans les zones à traiter. Dans le même temps, cette formulation offre à nos produits des qualités de conservation plus importantes, jusqu’à trois ans à température ambiante. Nous avons ensuite conçu des dispositifs innovants d’application aux champs (pulvérisation, applicateur manuel, paintball…) pour simplifier les usages et favoriser leurs adoption par les agriculteurs.

Est-ce que l’on peut considérer votre activité comme stratégique en cette période de crise sanitaire ? `

Nous exerçons une activité doublement stratégique puisque nous produisons des actifs stratégiques pour le domaine de la santé, ainsi que des produits du biocontrôle utilisés par le secteur agricole qui démarre actuellement sa saison. Comme la plupart des acteurs de la chimie fine, nous sommes très dépendants de la Chine ou de l’Inde pour nos approvisionnements en intermédiaires chimiques et nous aurions pu être inquiétés par l’annonce de la fermeture des frontières de l’Inde. Mais nous avons su anticiper cette situation en préparant des stocks, alors que nous ne produisons que des petits volumes, parfois de l’ordre du kilogramme. Par ailleurs nous avons la chance de nous appuyer sur des équipes solides et investies qui n’ont pas arrêté de travailler. Certes, nous avons un peu ralenti nos activités et nous les avons priorisées pour permettre le respect de mesures barrière et de distanciation entre nos collaborateurs. A ce jour, à Salin de Giraud comme à Parnac ou sur la plateforme ChemStart’up à Lacq qui héberge nos équipes de R&D, nous n’avons pas arrêté nos activités. Nous avons même démarré à Salin une production de 10 tonnes de gel hydroalcoolique à destination des personnels de santé de la région Paca.

 

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