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« L'ANR ne soutient pas que la recherche fondamentale »

Propos recueillis par Sylvie Latieule

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Créée en 2005, l'Agence nationale de la recherche est destinée à financer des programmes de recherche académique ou industrielle à travers des appels à projets répondant à des standards internationaux. Yves Fort, directeur des opérations scientifiques, dévoile les coulisses de son agence qui s'est profondément transformée depuis 2014 sous l'impulsion d'un nouveau président directeur général, Michael Matlosz.

Infochimie : Quelle est la mission de l'ANR dans le paysage de la recherche française ?

Yves Fort : L'ANR est un établissement public administratif qui a été créé en 2005 et qui est placé sous la tutelle du ministère de la r echerche. Sa mission est de financer et promouvoir le développement de la recherche sous toutes ses formes. Elle ne soutient pas que la Recherche fondamentale. C'est une vision ancienne. En revanche, elle cherche à relier le monde académique et le monde industriel par la recherche avec le souci d'une valorisation de plusieurs natures : sociétale, économique, d'acquisition de nouvelles connaissances... Chaque année, nous définissons un plan d'action décrivant pour l'année à venir les priorités de recherche et les instruments de financement mobilisables. L'essentiel des actions prévues dans le plan d'action est regroupé dans un appel à projets générique. En parallèle, des appels spécifiques sont également lancés. Ils correspondent à des instruments spécifiques ou aux actions européennes et internationales (JPI, ERA-NET) dans lesquelles s'inscrit l'ANR. Les laboratoires de recherche sont ensuite invités à postuler.

Qui peut postuler auprès de l'ANR pour obtenir un financement de sa recherche ?

Y. F. : Tous les laboratoires académiques ou industriels porteurs de projets sont appelés à postuler, mais dans une approche collaborative. Pour cela, nous avons créé 3 instruments principaux dans le cadre d'un Appel à projets générique. Le Projet de recherche collaboratif ou PRC vise à inciter des collaborations entre 2 ou plusieurs équipes académiques. Le Projet de recherche collaboratif - International ou PRCI a été imaginé pour des collaborations internationales à travers la participation d'équipes d'au moins deux nationalités différentes dans le cadre d'accords passés par l'ANR avec les agences des pays partenaires. Le Projet de recherche collaboratif - entreprise ou PRCE prévoit une collaboration entre au moins un laboratoire académique et un laboratoire industriel. Le projet peut même être porté par une entreprise. Enfin, l'appel à projets générique propose également l'instrument Jeune chercheuse - jeune chercheur ou JCJC qui est porté par un seul individu. Il vise à favoriser l'émergence d'une nouvelle équipe de recherche au sein d'un laboratoire déjà existant. Après avoir choisi l'instrument qui correspond le mieux à leur projet, les porteurs de projets doivent faire le choix parmi les différents axes de recherche proposés.

Comment sont définis ces axes de recherche ?

Y. F. : Avant 2014, l'ANR fonctionnait en proposant un programme blanc et des appels à projets thématiques avec une séparation entre les projets de recherche fondamentale et les projets de recherche appliquée. Désormais, les projets doivent s'inscrire dans l'un des 9 défis sociétaux définis par l'ANR dans son plan d'action, chacun étant subdivisé en plusieurs axes stratégiques. Ces 9 défis sociétaux sont complétés par le défi des autres savoirs. Par exemple, le défi 3 intitulé « Stimuler le renouveau industriel » est particulièrement adapté à des projets dans le domaine de la chimie de type : usine du futur ou ressources renouvelables. Mais la chimie peut aussi se retrouver dans le défi « Vie, santé, bien-être » ou dans le défi « des autres savoirs ». Les projets peuvent relever de la recherche fondamentale ou de la recherche appliquée.

Pratiquement, quelles démarches faut-il effectuer pour postuler ?

Y. F. : Les équipes postulent en septembre. Elles déposent une pré-proposition de 5 pages. Elles doivent choisir un défi et plus précisément l'un de ses axes de recherche, ainsi que l'un des quatre instruments PRC, PRCI, PRCE ou JCJC que nous avons mis en place. Dans leur dossier, les équipes doivent aussi mettre en avant l'objet principal de la recherche, l'application principale de recherche et une série de mots clés pour faciliter l'évaluation. À ce stade, nous recevons entre 7000 et 8000 dossiers par an. En nous basant sur une première phase d'évaluation par les pairs, nous effectuons une première sélection pour ne retenir qu'un tiers des projets. Puis, les laboratoires retenus devront nous fournir un dossier plus complet d'une trentaine de pages que nous instruirons plus en détail, toujours en nous basant sur l'évaluation des projets par les pairs. Au terme de cette procédure en 2 étapes, seulement 10 % des 7 000 à 8 000 projets proposés recevront un financement.

Comment est-ce que l'ANR sélectionne les dossiers ?

Y. F. : Nous avons créé 41 comités d'une trentaine de scientifiques chevronnés, extérieurs à l'ANR, et nous faisons appel à des experts du monde académique ou industriel en France et à l'étranger. Ces experts analysent en moyenne une vingtaine de projets par an. L'une des forces de notre système est que nous élaborons pour chaque projet une carte d'identité sur la base des objectifs et mots clés énoncés. Puis nous les mettons en regard des cartes d'identité de nos experts pour mieux distribuer les projets. Nous sommes très fiers de cette méthodologie qui nous permet d'instruire les plus de 7 000 dossiers de la phase 1 en seulement 4 mois. Les équipes retenues ont ensuite deux mois pour présenter des dossiers complets qui sont à nouveau affectés à des experts avant d'être instruits dans un des comités. Les résultats sont communiqués fin juin au terme d'une dizaine de mois de sélection.

Quelle est l'enveloppe moyenne perçue par une équipe postulante ?

Y. F. : La moyenne est de 600 000 euros pour les projets PRCE, 400 000 euros pour les projets PRC et 200 000 pour les projets JCJC. Le financement couvre la totalité du programme de recherche, sauf dans le cas des PRCE où il ne prend pas en compte le salaire des ingénieurs mis à disposition par les entreprises.

Que représente cette enveloppe au regard des autres sources de financements des équipes de recherche académique ?

Y. F. : Pour un laboratoire de chimie standard, la tendance est d'être financé à 20 ou 30 % par des budgets récurrents en provenance des université ou du CNRS pour son fonctionnement (hors salaires des permanents). Le solde doit être financé en propre par des appels à projets de l'ANR, d'autres organismes ou de fondations, des entreprises (thèses Cifre ou des contrats de prestation), des fonds régionaux ou des programmes européens... A titre de repère, les fonds confiés à l'ANR représentent environ 2 % de l'enveloppe globale consacrée par l'Etat français à la recherche (budget de la Mission interministérielle de recherche et d'enseignement supérieur - MIRES).

Dans l'éventail des projets que vous instruisez, comment se positionne la chimie par rapport aux autres sciences fondamentales ?

Y. F. : Depuis 2014, l'ANR raisonne en termes de défis sociétaux et non plus de disciplines scientifiques. Pour autant, derrière les défis toutes les disciplines scientifiques sont représentées. Au niveau des projets retenus, nous veillons à avoir un équilibre en terme de nombre de projets et de financement dans chacune des grandes disciplines scientifiques qu'il s'agisse de sciences dures ou de sciences humaines. Nous avons une « mécanique interne » qui nous permet de garantir les équilibres.

Quels sont les segments de la chimie les plus représentés dans les projets déposés ?

Y. F. : Nous avons des propositions dans tous les domaines de la chimie. Mais il y a des thématiques que l'ANR souhaite davantage développer. Pour chaque défi, nous avons des comités de pilotage regroupant des scientifiques chevronnés qui définissent les domaines en émergence sur lesquels nous devons porter nos efforts. Ces grandes orientations sont clairement exprimées dans le plan d'action de chaque défi auxquels les chercheurs peuvent se référer.

Pouvez-vous citer quelques exemples ?

Y. F. : Nous avons clairement identifié le domaine des nanotechnologies tant pour le domaine des matériaux que pour la biologie avec la nanomédecine et la vectorisation. Les biotechnologies industrielles, la catalyse enzymatique et la valorisation de la biomasse ont clairement été identifiées comme des sujets qui doivent émerger dans le défi « Stimuler le renouveau industriel ». Et parmi les biomasses étudiées on retrouve des projets sur le bois, la paille, mais aussi les algues. Les nouveaux milieux comme les fluides supercritiques ou subcritiques ou les liquides ioniques, sont également très étudiés comme alternatives aux solvants classiques souvent dangereux pour la santé et l'environnement. Et puis il y a aussi de nombreux projets sur les procédés et l'usine du futur qu'il faudra bien imaginer. La chimie théorique et la modélisation occupent aussi une place de plus en plus importante. Auparavant, ces disciplines avaient juste une vocation explicative pour interpréter des résultats. Aujourd'hui elles interviennent en amont de la recherche. Par exemple dans le domaine du photovoltaïque, elles permettent de prédire les propriétés de nouveaux complexes de coordination qui sont étudiés en remplacement du silicium, sans avoir à les synthétiser. Ceci permet d'économiser du temps et des mani-pulations. En France, nous sommes présents dans tous les domaines de la chimie mais au final, l'ANR ne sélection-nera que les projets les plus innovants qui pourront avoir un impact positif à plus ou moins long sur la société.

 

« Depuis 2014, l'ANR raisonne en termes de défis sociétaux et non plus de disciplines scientifiques. »

 

L'ANR, UNE ORGANISATION VIVANTE

Si la mission première de l'ANR reste le financement et la promotion de la recherche fondamentale et appliquée à travers ses appels à projets annuels, sa palette d'activités ne cesse de s'étoffer. Par exemple, elle doit aussi mettre en oeuvre la programmation arrêtée par le ministre chargé de la Recherche (actuellement Thierry Mandon). Elle gère des grands programmes d'investissements de l'État dans le champ de l'enseignement supérieur et de la recherche ainsi que le suivi de leur mise en oeuvre. Depuis 2010, l'ANR est ainsi opérateur des actions du programme des investissements d'avenir (PIA) relevant de l'enseignement supérieur et de la recherche. La gestion des 35 Mrds d'euros du PIA a été confiée à 10 opérateurs dont l'ANR, à hauteur de 22 Mrds €. L'Agence travaille au renforcement des coopérations scientifiques aux plans européen et international, en articulant sa programmation avec des initiatives européennes et internationales. En 2014, de nouvelles missions lui ont été confiées. L'une d'entre elles consiste à mettre en place un observatoire pour analyser l'évolution de l'offre de recherche et mesurer l'impact des financements alloués par l'agence sur la production scientifique nationale. Et compte tenu de son professionnalisme, de nombreux acteurs, tels que le secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale, la Direction générale de l'armement ou l'Andra, ont choisi de lui confier la gestion de leurs appels à projets.

S.L.

LES CHIFFRES CLÉS DE L'ANR EN 2014

- 275 collaborateurs - Plus de 8 000 experts mobilisés - 553,7 M€ de budget d'intervention dont 414,3 M€ alloués sur appels à projets - 10 532 projets soumis - 1 071 projets financés - Plus de 75 % de projets collaboratifs - 20 % de projets internationaux cofinancés avec des agences étrangères - 17,6 % de projets associant monde académique et entreprise

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