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« La chimie est source de progrès, et en même temps, elle a des challenges à relever »

Propos recueillis par Sylvie Latieule

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Ancien professeur et vice-président de l'université de Saint-Étienne, Jean-Luc Fugit a mis sa carrière universitaire entre parenthèses depuis son élection de député LREM de la 11e circonscription du Rhône. Particulièrement sensible aux sujets touchant à la santé, à l'environnement, à l'énergie et à l'alimentation, il profite de sa formation de chimiste pour réintroduire de la science au sein des commissions et organismes auxquels il participe, avec l'ambition de rétablir des vérités. Le secteur de la chimie, souvent malmené, alors qu'il s'est repositionné comme un acteur de la transition écologique, pourrait en bénéficier pour redorer son image.

InfoChimie magazine : Depuis votre prise de fonction aux dernières élections législatives, vous êtes apparu dans différentes manifestations du monde de la chimie. Au point que certaines personnes vous ont identifié comme le « député de la chimie ». Est-ce un qualificatif qui vous convient ?

Jean-Luc Fugit : Je suis surpris que l'on me catalogue de « député de la chimie ». Je suis plutôt un député qui vient de la chimie. J'ai une formation de docteur ingénieur en chimie, et j'ai enseigné la chimie à l'université de Saint-Étienne. Ces 6 dernières années, j'ai occupé la fonction de vice-président en charge de l'orientation, de la réussite étudiante et de l'insertion professionnelle et j'ai aussi occupé d'autres fonctions politiques auparavant au sein de l'université. Désormais, je suis en disponibilité complète pour remplir mon mandat. Il est vrai que je suis un des seuls députés à venir de ce monde-là. Enfin, je rajoute que je siégeais depuis longtemps et bénévolement au sein du CA d'Atmo Auvergne-Rhône-Alpes, l'organisme chargé (par agrément de l'État) de surveiller quotidiennement la qualité de l'air ambiant.

Vous avez notamment inauguré la manifestation « Village de la chimie » ?

J.-L.F. : J'ai effectivement participé à l'inauguration du Village de la Chimie en Île-de-France. C'est une manifestation qui est portée par les entreprises et le corps enseignant pour faire découvrir toutes les professions pouvant être exercées dans ce domaine. Elle me touche tout particulièrement en tant qu'ancien vice-président d'université en charge de toutes ces questions d'orientation et d'insertion professionnelles. Aussi, lorsque j'ai été invité dans le cadre de mes nouvelles fonctions de député, membre de la commission Développement durable de l'Assemblée nationale et de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST), j'ai souhaité soutenir cet événement.

Votre proximité avec la chimie ne vient-elle pas aussi du fait que vous êtes un élu du Rhône ?

J.-L.F. : Je suis effectivement un élu de la 11e circonscription du Rhône. Cette circonscription ne couvre pas le couloir de la chimie, mais elle est en effet juste à côté. Récemment, j'ai passé une journée en immersion au sein du pôle de compétitivité Axelera (Chimie et Environnement). L'occasion d'échanger sur les enjeux environnementaux dans la région.

Quel est votre regard sur ce secteur de la chimie en France ?

J.-L.F. : La chimie a des atouts. Nous avons de belles entreprises françaises qui couvrent de nombreux secteurs. Nous avons de la recherche de haut niveau ainsi que des formations universitaires et des écoles d'ingénieurs de premier plan. Nous avons de nombreux prix Nobel : récemment, Jean-Marie Lehn, Pierre-Gilles de Gennes, Yves Chauvin. Nous n'avons pas à souffrir de la comparaison avec d'autres pays du monde. La chimie est une source de progrès dans de nombreux secteurs comme la santé ou l'énergie. Pourtant, son image reste assez négative auprès du grand public.

Comment l'expliquez-vous ?

J.-L.F. : Beaucoup de nos concitoyens, souvent par méconnaissance, ont une image totalement tronquée de la chimie, une image réduite à une production industrielle polluante ! La chimie est source de progrès, et en même temps, elle a des challenges à relever. Le principal est qu'elle doit prendre toute sa part dans le défi majeur du 21e siècle, qui est celui de la transition énergétique. Il n'y a pas d'opposition entre l'avenir de la chimie et la transition énergétique. Il ne peut y avoir que de la convergence. Un exemple : il faut décarboner l'énergie. Une des possibilités est de développer la production d'hydrogène. Pour y parvenir, nous avons besoin de la chimie et de l'industrie chimique.

Pensez-vous que les chimistes soient sur la bonne trajectoire ?

J.-L.F. : Il faut faire confiance aux chimistes. Ils ont déjà fait un certain nombre d'efforts et pris le virage pour aller vers une chimie moins impactante. Ils ont compris qu'il fallait progresser et prendre ce virage de la transition écologique. Reste maintenant à reconstruire un lien de confiance avec le grand public.

L'industrie chimique se plaint souvent d'un trop plein de normes et de réglementations qui nuisent à sa compétitivité. Allez-vous la suivre sur ce terrain ?

J.-L.F. : Je n'ai pas d'idée catégorique sur le sujet. De façon générale, notre société toute entière souffre de trop de normes et de réglementations et la chimie ne fait pas exception. S'il y a des simplifications à envisager, cela ne signifie pas qu'il faut éliminer toute protection et tout principe de précaution qui sont souvent en lien avec la prise en compte des impacts environnementaux de la chimie.

Et est-ce que la chimie est un sujet de préoccupation au sein de la commission développement durable ou de l'OPECST auxquels vous participez ?

J.-L.F. : Au sein de ces commissions, nous traitons une multitude de sujets. Bon nombre d'entre eux, dont la transition énergétique ou la transition agricole, sont en lien avec la chimie. Est-ce que cela est suffisant ? Peut-être pas. Il faudrait pouvoir mobiliser un peu plus mes collègues sur le sujet, je compte m'y employer.

Dans tous les cas, vous semblez très sensible aux questions environnementales...

J.-L.F. : Je suis très sensible à toutes les questions qui touchent à la transition écologique et solidaire. À ce titre, je soutiens sans réserve l'action de Nicolas Hulot, notre ministre. Néanmoins, je ne peux pas analyser un dossier environnemental sans avoir le regard du chimiste, même s'il est mêlé au regard du citoyen et du politique. Ma position, c'est la recherche d'un point d'équilibre. Dans tous les cas, cela me permet d'apporter dans les débats des données et approches scientifiques. Un exemple en matière de pollution atmosphérique, on a trop souvent tendance à confondre la question des polluants de proximité (particules fines, oxydes d'azote...) avec celle des émissions de CO2. Or l'une (la pollution de proximité) a un impact sanitaire, quand l'autre agit de façon plus globale sur les changements climatiques. Pour mieux appréhender les questions sanitaires, nous avons lancé à l'Assemblée nationale un groupe d'étude « santé environnementale ». Il s'agit d'un groupe trans-partisan qui regroupe 19 députés issus de 5 groupes politiques différents, même si une majorité d'entre eux sont des députés LREM. Je co-préside ce groupe avec Delphine Batho. Nous avons aussi lancé un groupe d'étude similaire « Impact des changements climatiques » dont je suis vice-président.

Quel est l'objectif du groupe d'études « santé environnementale » ?

J.-L.F. : Nous en sommes au début de nos travaux. Aussi, pour l'heure, nous souhaitons être en veille sur tous les sujets qui touchent à des aspects de santé environnementale. Nous allons nous intéresser à l'alimentation, aux perturbateurs endocriniens, à la pollution de l'air, aux phytosanitaires, à l'impact des nanotechnologies... Nous commencerons par un état des lieux à travers l'audition d'un très grand nombre d'acteurs. Puis, nous croiserons nos visions, nos compétences pour pouvoir être par la suite force de propositions. Je prenais tout à l'heure en exemple la pollution de l'air de proximité. Quels sont en réalité les enjeux ? Est-ce que la question des oxydes d'azote, du benzène ou des particules fines est bien comprise et surtout bien prise en compte dans les politiques publiques ? Nous souhaitons favoriser la réflexion autour de ces sujets pour aider et inciter les pouvoirs publics à prendre les bonnes décisions. Après les premières réunions, je ressens une grande motivation des membres de ce groupe. Et nous avons déjà programmé de nombreuses auditions.

L'industrie chimique est souvent visée par des contre-vérités. Pensez-vous que votre démarche pourra permettre parfois de la réhabiliter ?

J.-L.F. : Notre rôle sera de chercher la vérité de manière très objective et rigoureuse. Nous devrons être capables d'alerter les pouvoirs publics sur des sujets sensibles qui posent problème et favoriser l'acceptation sociale sur certains sujets, comme celui des vaccins, alors qu'il y a une incompréhension du grand public. Pour cela, nous allons nous appuyer sur la science et non sur des croyances. De leur côté, les industriels de la chimie devront jouer le jeu et montrer leur volonté de s'orienter vers une chimie dite verte et tout ce qu'ils font pour le bien de chacun. Nous sommes entrés dans une ère d'exigence sociétale que je comprends et que je partage. Le rôle de l'OPECST et du groupe d'étude santé environnementale sera d'avoir une position équilibrée qui fera ressortir de façon objective la réalité de la chimie d'aujourd'hui. Emmanuel Macron a été élu président en proposant aux Français de dépasser les clivages pour porter un programme de transformation de la France. De mon côté, je souhaite dépasser les clivages entre société, industrie et universitaires pour aider à soutenir l'évolution de cette industrie chimique au bénéfice de la transition écologique qui doit être ambitieuse et solidaire.

Comment pourrez-vous faire éclater cette vérité dans un monde qui doute même des experts ?

J.-L.F. : Sur toutes ces questions qui concernent la santé, l'environnement et même l'alimentation, je pense qu'il faudrait pouvoir proposer des modules d'enseignement et de sensibilisation dès l'école élémentaire et jusqu'à l'enseignement supérieur. Des interventions que j'ai pu faire dans des milieux scolaires m'ont montré que l'on pouvait sensibiliser les jeunes sur ces questions dès le plus jeune âge. Et plus on forme, plus on éclaire. Dans le cheminement de construction d'un citoyen, nous devons apporter des données objectives pour que chacun puisse agir en connaissance de cause. Les jeunes sont en plus très prescripteurs auprès de leurs parents. On sait, par exemple, que de nombreuses familles ont démarré le tri sélectif après avoir été incitées par leurs enfants. Dans ma carrière précédente, j'ai aussi pris le temps d'animer bénévolement de nombreuses conférences grand public autour des questions de pollution de l'air, des énergies et du développement durable, c'est, je crois, utile pour donner des éléments objectifs à tout citoyen qui souhaite se forger une opinion sur ces problématiques. Je crois beaucoup à la pédagogie, au partage de la connaissance !

Et pour une meilleure sensibilisation des étudiants aux questions santé-environnement dans l'enseignement supérieur, quelle est votre préconisation ?

J.-L.F. : J'ai eu l'occasion d'échanger sur cette question avec Nicolas Hulot. Nous sommes convenus que dans la formation d'un médecin, il faudrait peut-être développer l'approche santé-environnement. Il existe déjà des modules dans certains masters, écoles d'ingénieur ou écoles de commerce, mais il faudrait peut-être muscler ces modules. D'autant plus que beaucoup ont un prisme très énergétique.

À quelle échéance pensez-vous pouvoir faire changer les mentalités ?

J.-L.F. : Toute réaction chimique est soumise à des lois qui combinent des considérations thermodynamiques et cinétiques. La thermodynamique dit où l'on veut aller et pourquoi et la cinétique, comment on y va et à quelle vitesse. L'action politique est, selon moi, de la même nature. Elle relève d'une combinaison entre l'ambition - le point où l'on veut aller - et la trajectoire que l'on va emprunter, trajectoire qui traduit donc le comment on veut agir, mais qui peut prendre plus ou moins de temps. ?

BIOGRAPHIE DE JEAN-LUC FUGIT

Né le 27 novembre 1969 à Rodez, Jean-Luc Fugit est ingénieur chimiste de formation et docteur en pollution de l'air. Professeur de faculté et chercheur, il a occupé le poste de vice-président de l'université de Saint-Étienne, chargé du pilotage des politiques d'orientation, de l'insertion professionnelle et de l'entrepreneuriat. Depuis son élection comme député de la 11e circonscription du Rhône, en juin 2017, sous l'étiquette La République En Marche, il s'est mis en disponibilité complète pour remplir ses obligations politiques. Il est également membre de la Commission du développement durable et de l'aménagement du territoire à l'Assemblée nationale et de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques. A. B.-A.

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