Nous suivre Info chimie

Enquête maintenance : Le digital au service de la performance industrielle

Par Dinhill On
Enquête maintenance : Le digital au service de la performance industrielle

La maintenance industrielle devient un poste stratégique pour les industriels, et peut faire l'objet d'une sous-traitance.

© Seqens

La course à l'excellence industrielle conduit les acteurs de la chimie à suivre d'encore plus près la performance de leurs installations. Dans ce cadre, la maintenance est devenue un axe stratégique d'amélioration, et pour lequel la digitalisation pourrait constituer une opportunité de transformation.

Réparation, dépannage, vérification, étalonnage, déclassement, etc. Depuis le début de l'ère industrielle, les opérations de maintenance industrielle ont pour objectif d'assurer la continuité dans l'activité de production. Si leur utilité est incontestable dans la pérennité des équipements, les métiers de la maintenance ont souvent été opposés à ceux liés à la production, d'autant plus dans l'industrie où les investissements sont fortement capitalistiques. Mais à la suite de la crise économique de 2008, bon nombre d'entreprises ont repensé leurs organisations pour réduire les postes de dépenses. Dans ce cadre, la maintenance industrielle est redevenue un moyen de limiter les investissements lourds sur une installation industrielle vieillissante. Une conviction mise en pratique chez Endel Engie. « Ces dernières années, la maintenance industrielle est perçue de moins en moins comme un centre de coûts, et de plus en plus comme un poste permettant de générer des profits », explique Nicolas Vessely, responsable maintenance Haute-Normandie au pôle Services à l'Industrie d'Endel Engie.

En ce qui concerne les opérations de maintenance d'installations, la chimie a toujours fait l'objet d'une spécificité par rapport à d'autres secteurs industriels. Une particularité qui tient au fait de la nature même de l'activité, comme le précise Nicolas Vessely (Endel Engie) : « Ce secteur fait appel à de nombreux procédés en continu, ce qui demande beaucoup plus de préparation pour les interventions ». Un propos qui va dans le sens de celui de Marion Monier, chargée d'affaires au sein de la société TSI Production, experte dans la maintenance industrielle : « Alors que d'autres secteurs seraient davantage dans la réaction, la chimie a pour habitude d'anticiper les risques de l'intervention de maintenance. Une rigueur sécuritaire qui entraîne des travaux préparatoires plus importants au regard de la sécurité des installations et l'environnement difficile sur un site chimique ». Par conséquent, les compétences des acteurs de la maintenance sur un procédé chimique diffèrent de ceux de leurs homologues sur des secteurs plus manufacturiers. « En chimie, les techniciens sont très spécialisés dans un domaine donné (robinetterie, analyse physico-chimique, etc.) et fortement orientés dans la maintenance opérationnelle », indique Robert Vanderkam, chef d'entreprise chez Actemium, et animateur du Club chimie chez Vinci Energies.

Externaliser ou ne pas externaliser ?

Dans le cadre de la refonte de leurs organisations, les industriels de la chimie ont forcément été confrontés à un choix concernant la maintenance : faut-il la sous-traiter ou garder des équipes et/ou certaines compétences en interne ? « L'externalisation des opérations de maintenance est le plus souvent décidée en fonction de paramètres économiques », soutient Nicolas Vessely (Endel Engie). Avant de poursuivre : « Dans le cas de la sous-traitance, Endel Engie peut accompagner les industriels dans la maintenance, soit en la prenant entièrement en charge, soit en renforçant l'équipe pour les grands arrêts ou des tâches spécifiques ». Pour la société TSI Production, cette externalisation est surtout liée à la taille même des entreprises. « Au sein des grands groupes, nous intervenons en complément des équipes internes, tandis que pour les PME et ETI, la maintenance est totalement sous-traitée ». Du côté d'Actemium, on observe une tendance quelque peu différente, comme l'assure Robert Vanderkam (Actemium) : « En ce qui concerne la maintenance opérationnelle, il y a clairement une tendance à l'externalisation dans le secteur de la chimie ». Des propos qu'Alexandre Maksimovic (Actemium) explicite : « Si la production est en croissance, le besoin en sous-traitance de la maintenance augmente car le client n'a pas forcément les effectifs en interne pour suivre. La question de la ré-internalisation du personnel de maintenance peut éventuellement se poser si la production décline et si la politique de maintenance du client évolue ». Outre l'aspect purement économique, le choix d'externaliser ou non tout ou une partie de la maintenance peut s'effectuer en fonction d'un choix stratégique, comme c'est le cas pour la société Seqens (ex-Novacap). « Au sein de notre société, nous avons fait le choix de sous-traiter les opérations liées à la maintenance générale des équipements (chaudronnerie, mécanique, etc.). Nos équipes supervisent tout de même l'intégralité des chantiers et de la préparation des interventions », explique Willy Lemesle, directeur d'usine au sein de la division Solvants Phénol et Spécialités chez Seqens. Avant de compléter : « Pour ce qui est de tous les équipements électriques, l'instrumentation et les automates, nous disposons de six de personnes en interne pour la maintenance, auxquels s'ajoutent des prestataires externes ».

Un cas particulier : la maintenance mutualisée

À noter qu'avec le regroupement croissant des acteurs de la chimie autour de plateformes, certains industriels ont désormais la possibilité d'avoir accès à des prestations mutualisées de maintenance. « Sur la plateforme de Roussillon, nous proposons un service central de maintenance mécanique des installations. Ainsi, Osiris a constitué une équipe d'une trentaine de personnes dédiées à la maintenance pour l'ensemble des sociétés hébergées sur le site chimique, sans compter la possibilité de recourir à des effectifs supplémentaires via des prestataires. Il s'agit d'un service que la plateforme propose, et il n'est en aucun cas obligatoire », détaille Frédéric Fructus, directeur du GIE Osiris, entité chargée de la gestion de services et d'infrastructures mutualisés sur la plateforme de Roussillon. Avant de préciser : « Nos équipes détiennent une expertise sur certains métiers bien spécifiques, comme la lubrification des installations, le rééquilibrage des essoreuses, ou encore l'usinage sur machines outils pour les réparations urgentes ». À Roussillon, les équipes de maintenance disposent d'un atelier de 1 000 m2 entièrement équipé pour l'usinage sur machines outils, la petite chaudronnerie, la tuyauterie ou encore les opérations de soudure. Pour assurer la maintenance conditionnelle pour prévenir de la défaillance des équipements, le personnel s'appuie sur des outils en analyse vibratoire, en mesure thermique par infrarouge, ou en analyse par ultrasons. « Cette prestation de maintenance mutualisée offre plusieurs avantages pour un industriel. Cela lui permet de bénéficier d'une expertise de haut niveau à un coût réduit, et de s'assurer d'une réactivité pour les interventions », liste Frédéric Fructus (GIE Osiris). Avant de compléter : « Nous pourrions prochainement étoffer notre offre de prestations. Nous sommes attentifs au développement des technologies de maintenance prédictive, ou encore à l'impression 3D pour la fabrication de pièces pour les réparations ».

Dans un contexte de digitalisation de l'industrie, l'émergence des nouvelles technologies numériques a aidé à la perception de la maintenance industrielle comme un poste stratégique de gains économiques. « Depuis 2015 et l'essor de l'industrie 4.0, les industriels se sont rendu compte que la maintenance pourrait être encore davantage source de profits », indique Alexandre Maksimovic, responsable technique Maintenance et Services chez Actemium. Cependant, la digitalisation n'est pour le moment pas encore bien ancrée dans la maintenance industrielle, contrairement à d'autres activités comme la production ou la logistique. Il subsiste des difficultés dans la mise en oeuvre d'initiatives digitales dans la maintenance. « Les travaux que nous avons menés indiquent que ce retard est lié principalement à la gestion du changement. On constate un manque de compétences liées au digital, des difficultés au sein des entreprises à intégrer de nouvelles pratiques (mise en oeuvre des outils, nouvelles procédures de maintenance, gestion de la donnée, etc.), et enfin, un manque de maturité des pratiques de maintenance au lancement de la démarche », liste Christophe Pichol-Thievend, associé Opérations chez KPMG en charge d'une étude sur la digitalisation de la maintenance menée en 2018 par le cabinet. Un point de vue que corrobore Nicolas Vessely (Endel Engie) : « La maintenance est beaucoup plus difficile à digitaliser car elle génère beaucoup de contraintes, que ce soit en termes de logistique ou documentaires. Le frein est parfois aussi humain, avec des techniciens qu'il est important d'accompagner dans le changement. Il faut bien leur démontrer l'intérêt des nouvelles technologies, et surtout expliquer que ces outils peuvent leur faciliter le travail ». De son côté, David Guerchon, dirigeant de la société TSI Production, voit une autre cause que le manque d'informations et de formation du personnel : « Le retard de déploiement des outils digitaux dans la maintenance est aussi d'ordre économique : les contraintes budgétaires des industriels ralentissent le déploiement des solutions, qui se doivent d'avoir un retour sur investissement important et rapide ».

Si la mise en oeuvre des outils semble encore laborieuse, les acteurs s'accordent à dire que le futur de la maintenance pourra passer par le digital, en améliorant le déroulement des interventions. « Les industriels vont nécessairement s'orienter vers une maintenance de plus en plus digitale, mais chacun avec son propre rythme. La montée en puissance des outils IoT va aider à générer de plus en plus de données à exploiter, et facilitera en particulier les démarches de maintenance prédictive », indique Christophe Pichol-Thievend (KPMG). « Bien souvent, les industriels ne se rendent pas compte de la puissance des outils et des données. Les solutions qu'ils implémentent génèrent des informations qu'ils ne sont pas encore en mesure d'exploiter », précise Robert Vanderkam (Actemium).

En outre, une partie des acteurs estiment que les outils vont aider dans les opérations de maintenance à un autre niveau. « Les outils numériques vont faciliter le travail des techniciens, les aidant à être plus efficaces et à apporter une plus grande valeur ajoutée. Et à tendre ainsi à être des "opérateurs augmentés" », soutient Robert Vanderkam (Actemium). « Une autre étape sera de modéliser entièrement l'usine afin de pouvoir s'appuyer sur un jumeau numérique ou un dispositif de réalité augmentée pour former et préparer les interventions », soutient Nicolas Vessely (Endel Engie). Un avis que nuance Alexandre Maksimovic (Actemium) : « Les outils de réalité augmentée ou virtuelle font encore face à des problèmes techniques de mise en oeuvre, en raison de la qualité et de l'accessibilité de la liaison du Wifi sur un site industriel ». Avec l'essor des outils digitaux, la question de la formation des opérateurs de maintenance va se poser. « Le métier d'opérateur de maintenance va évoluer, faisant appel à d'autres compétences davantage orientées sur les statistiques et l'informatique », indique Willy Lemesle (Seqens). De nouvelles compétences qui pourraient bénéficier aux sous-traitants de la maintenance, comme le confirme Robert Vanderkam (Actemium) : « La digitalisation replace les prestataires au coeur de la réflexion des industriels pour progresser dans leur maintenance industrielle ».

La maintenance est devenue au fil des années un poste stratégique pour optimiser la productivité et la fiabilité d'une usine, au même titre que la conduite des procédés et la logistique. En outre, la digitalisation en cours dans l'industrie va nécessairement avoir un impact sur les opérations de maintenance, qu'elles soient externalisées ou non. En effet, les technologies digitales vont changer les approches et les procédures des interventions, en facilitant le travail des opérateurs et en orientant la maintenance vers un modèle plus préventif.

Une définition normative depuis 1994 en France

Depuis 1994, la maintenance industrielle fait l’objet d’une définition normative donnée par l’Afnor. Selon la norme NFX 60-010, elle y est décrite comme « l’ensemble des actions permettant de maintenir ou de rétablir un bien dans un été spécifié ou en mesure d’assurer un service déterminé ». Cette première définition été remplacée en 2001 dans le cadre de la norme européenne  NF EN 13306 X 60-319. Désormais, la maintenance industrielle est définie comme « l’ensemble de toutes les actions techniques, administratives et de management durant le cycle de vie d'un bien, destinées à le maintenir ou à le rétablir dans un état dans lequel il peut accomplir la fonction requise ».

 

 

Trois questions à Vincent Masztalerz, directeur de la business unit Process Automation chez Siemens France livre

 

 

Info Chimie Magazine : L’industrie chimique est-elle historiquement réceptive à la digitalisation de son activité?

Vincent Masztalerz : Les industriels de la chimie sont précurseurs en ce qui concerne l’implémentation de solutions de pointe pour leur activité par rapport à des secteurs plus manufacturiers. Cela est dû au fait de la nature potentiellement sensible en matière de sécurité de la production chimique, à l’instar du secteur nucléaire. Par conséquent, les procédés sont largement équipés de capteurs, générant beaucoup de données. Elles aident principalement au contrôle-commande et au suivi des procédés. Mais il est vrai que l’exploitation de ce type de données intéresse moins pour les besoins de maintenance. Les informations nécessaires aux opérations de maintenance comme par exemple celles sur l’état des installations sont souvent moins facilement accessibles que celles liées à la conduite des procédés et qui émanent des capteurs.

 

En quoi l’émergence des outils digitaux peut servir la maintenance industrielle ?

V.M. : Ces dernières années, il y a eu des progrès énormes sur les outils numériques. A un point tel qu’il est possible d’envisager des gains économiques. Les technologies digitales vont aider à une meilleure gestion du cycle de vie d’une installation, en réduisant le risque d’arrêt inopiné, et en réduisant la durée d’immobilisation pour une intervention. Depuis plusieurs années, la suite logicielle COMOS de Siemens exploite ces données depuis les phases d’ingénierie jusqu’à l’exploitation d’un équipement industriel. Ce logiciel peut également servir aux opérations de maintenance industrielle, qui permettra à l’opérateur de mieux gérer ses interventions par une préparation sur un modèle numérique d’une partie ou l’ensemble de l’environnement d’une usine. Chez Siemens, nous sommes persuadés que l’avenir de la maintenance passera par le jumeau numérique : il est désormais possible de reconstruire intégralement un site en digital, y compris un site existant.

 

Quels sont les obstacles à franchir pour une meilleure digitalisation de la maintenance ?

V.M. : Les bénéfices liés à la digitalisation de la maintenance ne pourront être visibles que si chaque partie prenante joue le jeu. Il est nécessaire que les industriels aient conscience de la puissance et des avantages des technologies digitales. De plus, le coût de ces solutions est désormais bien plus abordable qu’il y a quelques années, offrant la possibilité d’un retour sur investissement rapide. Du côté des fournisseurs de solutions comme Siemens, il est important de travailler continuellement à l’intégration et la simplification de ce type de solutions structurantes. De plus, nous devons veiller à ce que l’utilisation de nos solutions reste aisée, au risque de ne pas être utilisées. Enfin, les acteurs de la maintenance doivent s’approprier cette tendance de la digitalisation, car le métier va forcément évoluer en matière de nouvelles compétences.

%%

Bienvenue !

Vous êtes inscrit à la news Industrie Chimie

Nous vous recommandons

Résultats 2018 : Léger recul pour la chimie mais des exportations record

Résultats 2018 : Léger recul pour la chimie mais des exportations record

L'organisation professionnelle France Chimie (ex-UIC) a présenté, le 25 avril, lors de son assemblée générale, les chiffres 2018 du secteur chimique français. Après une année 2017[…]

Entretien: « Chez Accenture, nous observons, analysons et quantifions les tendances de l'industrie »

Entretien: « Chez Accenture, nous observons, analysons et quantifions les tendances de l'industrie »

Enquête construction durable : La chimie au service de bâtiments plus durables

Enquête construction durable : La chimie au service de bâtiments plus durables

« Seqens a beaucoup investi  pour créer une activité pharmaceutique forte »

entretien

« Seqens a beaucoup investi pour créer une activité pharmaceutique forte »

Plus d'articles