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Le grand rééquilibrage

Sylvie Latieule
Le grand rééquilibrage

Le verbund de Ludwigshafen de BASF est le plus grand site chimique européen.

© © BASF

Depuis quelques années, la production chimique européenne perd du terrain au profit des zones émergentes, causant de vastes restructurations. Cette tendance risque de s'accentuer avec un nouvel affaiblissement de sa compétitivité, occasionné par l'exploitation des gaz de schiste en Amérique du Nord qui offre un accès à de l'énergie à bas coût pour les producteurs locaux.

La chimie mondiale se porte globalement très bien. Selon les données fournies par le Cefic (confédération européenne de la chimie), elle a réalisé un chiffre d'affaires de 2 744 milliards d'euros en 2011, en hausse de 11,6 % sur 2010. Et un doublement est attendu à l'horizon 2030 pour atteindre les 5 000 milliards d'euros. Depuis 2010, la première chimie mondiale est chinoise (735 milliards d'euros en 2011). C'est donc la plus productive au monde et elle s'est installée durablement devant la chimie européenne. Cette dernière représente encore 23 % du gâteau mondial, avec un chiffre d'affaires de 642 milliards d'euros (539 milliards d'euros pour l'Europe des 27). Mais son poids diminue en raison d'une trop faible croissance. Aussi au vu de ces tendances, il est légitime de s'interroger sur l'avenir de cette chimie européenne, en tant que zone de production. (

Déjà, il ne faut pas confondre les performances de la production chimique européenne, qui sont en demi-teinte, avec celles des groupes chimiques à centre de décisions européen, qui se portent plutôt bien. L'explication est que de BASF à Solvay, en passant par Total, AkzoNobel, DSM ou Arkema, ils sont tous présents à l'international tant au plan commercial qu'en production et l'Europe ne constitue qu'une partie de leur terrain de jeu. Chez Arkema, numéro un français de la chimie avec des ventes de 6,5 milliards d'euros, Nicolas de Warren, directeur des relations institutionnelles, témoigne que les ventes ont vocation à s'équilibrer entre les trois grandes zones mondiales que sont l'Europe, l'Amérique et l'Asie. Une majorité de l'effectif reste cependant encore concentrée sur la France et l'Europe (60 %), pour un groupe qui compte en France 12 sites industriels importants. Poids de l'histoire ! Sachant que par ailleurs le groupe a choisi de maintenir l'essentiel de sa recherche en France (75 % des 1200 salariés) grâce notamment au Crédit Impôt Recherche.(Cela signifie que si l'on raisonne en termes d'outil de production, le continent européen reste parsemé d'usines chimiques et emploie globalement 1,2 million de personnes dans la chimie. En France, on dénombre plus d'un millier de sites de production et l'industrie chimique emploie un peu moins de 160 personnes. Certains sites industriels sont même plus que centenaires, à l'image du site de PPC de Thann (68) qui a fêté ses 200 ans de chimie en 2008, ou du site de Solvay à Dombasle (54), dont l'histoire remonte à 1873. Jusqu'ici, ce qui les a préservés, c'est le fait d'être des outils très capitalistiques. Il faut investir quelques di zaines de millions d'euros pour construire une usine de spécialités, alors qu'un site pétrochimique va coûter plusieurs centaines de millions d'euros. Une usine est donc construite pour durer. Pas question de s'inscrire dans un cycle de fermeture et reconstruction au gré des aléas économiques.

Pour autant, il n'y a pas de production possible sans un minimum de rentabilité. Or les acteurs qui opèrent en Europe sont aujourd'hui très préoccupés par la question de leur compétitivité. « L'affaiblissement de la compétitivité coût de la chimie européenne que l'on avait évoqué il y a un an dans le cadre de notre étude de marché « Chemicals 2030 » se confirme, en particulier par rapport à l'Amérique du Nord. Cela provient du différentiel sur le coût de l'énergie et du feedstock », explique Serge Lhoste, partenaire chez RolandBerger. Actuellement, grâce à l'exploitation des gaz de schiste, le prix du gaz aux États-Unis est 3 à 4 fois inférieur au prix du gaz en Europe. L'éthane contenu dans ces gaz est ensuite utilisé pour alimenter des vapocraqueurs, conduisant à une production d'éthylène à bas coût, pendant que l'Europe qui alimente ses vapocraqueurs au naphta (indexé sur le prix du pétrole) affiche un coût de production (« cash cost ») de 30 à 40 % supérieur. Interrogé par le député Bernard Accoyer dans le cadre d'une mission parlementaire d'information sur les coûts de production en France, Patrick Artus, directeur de la recherche et des études chez Natixis, a déclaré : « La baisse du coût de l'énergie aux États-Unis est un phénomène considérable, comparable en ampleur au début de l'exploitation du charbon dans le Royaume-Uni des années 1820. En outre, cette évolution se fait sans rencontrer d'obstacle d'ordre environnemental puisqu'on passe du charbon au gaz, ce qui divise par deux les émissions de CO2 ». Ainsi pour les installations pétrochimiques européennes, qui sont chroniquement surcapacitaires, cette nouvelle donne ne pourra se traduire que « par des rationalisations de capacités probables dans l'amont », estime Serge Lhoste (RolandBerger). Nombreux sont ceux qui considèrent que l'outil de production chimique européen - l'amont au moins - est devenu hypertrophié par rapport aux besoins du continent, compte tenu du fait que les zones géographiques ont tendance à se rééquilibrer pour subvenir à leurs propres besoins. « Les mouvements physiques intercontinentaux sont structurellement voués à se réduire, même si l'Asie restera encore longtemps déficitaire », précise Nicolas de Warren (Arkema). Malgré de possibles réductions de capacité en pétrochimie, la bonne nouvelle reste que l'Europe aura toujours besoin de produire des produits chimiques de base ou des polymères. « Les sites sont là. On devra certainement les rationnaliser, mais on continuera à en exploiter une majorité à moyen terme », confirme Stéphane Basset, associé responsable du secteur Chimie chez PwC (Pricewa ter houseCoopers).

L'intégration amont-aval

 

Il faudra notamment conserver une filière amont pour approvisionner une industrie qui se repositionne en aval dans le domaine des spécialités. C'est le cas de BASF qui a notamment montré le chemin en rachetant Ciba ou Cognis, c'est aussi le cas de Solvay qui s'est emparé de Rhodia ou d'Arkema qui a cédé sa chimie du chlore à Klesch. Stéphane Basset (PwC) ajoute que « les groupes de chimie européens inscrivent de plus en plus clairement leur stratégie comme réponse aux megatrends mondiales, en particulier l'augmentation de la population, avec des besoins alimentaires et de santé croissants à satisfaire, et la préservation de l'environnement. Cela se traduit par des investissements ciblés dans des spécialités pouvant répondre à ces tendances. On note d'ailleurs une accélération de cette stratégie liée au contexte énergétique global », estime-t-il, même si dans cette chimie de spécialité, la part de l'énergie dans les coûts totaux est moins importante. Dans ce virage vers les spécialités, « le thème de la chimie verte est de plus en plus prégnant dans la stratégie des grands groupes, particulièrement dans l'orientation de leurs projets de R&D », observe Stéphane Basset (PwC). En revanche, l'avenir plus spécifique de la chimie du végétal pose question. Serge Lhoste (RolandBerger) indique qu' « aux États-Unis, le développement des gaz de schiste reposent la question de la compétitivité de la filière biobased, pour des building blocks simples comme l'éthylène qui peut être produit sur base bio-éthanol ou par voie pétrochimique ».

Le retour des énergies fossiles

 

En revanche, la demande de C4 sur base biosourcée ne pourra qu'être stimulée car les vapocraqueurs alimentés en éthane sont courts en coupe C4, contrairement aux vapocraqueurs alimentés au naphta. La chimie du végétal devra donc bien choisir minutieusement les niches où elle pourra proposer des produits compétitifs. Mais elle ne pourra plus justifier son développement sur la seule hausse durable des prix des ressources fossiles. Car la raréfaction annoncée de ces ressources fossiles n'est plus à l'ordre du jour. « Nous allons devoir, à moyen terme, réviser sensiblement à la baisse l'évolution du prix du pétrole. Les États-Unis vont en importer de moins en moins et la croissance mondiale sera plus faible que prévu. Les prévisions qui nous annonçaient un baril à 200 dollars en 2020 sont totalement démenties », a analysé Patrick Artus dans son audition. « Le cours actuel de 100 dollars ne tient qu'en raison de la politique de baisse de la production de l'Arabie saoudite, qui a besoin de maintenir le cours à un niveau artificiellement élevé pour financer ses dépenses. Dans un marché véritablement concurrentiel, ce cours se serait effondré, s'établissant probablement aux alentours de 30 dollars le baril ». Chez Arkema, Nicolas de Warren insiste sur le fait que, dans un groupe de spécialités comme Arkema, la question de la compétitivité ne peut pas se résumer à la seule énergie, car cette question est multifactorielle. Également auditionné par Bernard Accoyer, Thierry Le Hénaff, président d'Arkema, a voulu attirer l'attention des pouvoirs publics sur différents points de vigilance. En matière d'énergie, il s'est davantage interrogé sur le coût de la transition énergétique en France que sur la question des gaz de schiste. D'autant que désormais, les industriels électro-intensifs allemands payent déjà leur électricité 20 % moins cher qu'en France, grâce à la priorité politique permanente donnée à l'industrie (via des mesures réglementaires, tarifaires et fiscales) et au basculement du pays du nucléaire vers les ENR en association au charbon, une matière première désormais à bas coût mais qui est loin d'être une énergie propre. « Le coût de l'électricité, souvent encore perçu comme un avantage français, est devenu un handicap de compétitivité par rapport à des pays tels que l'Allemagne ou les États-Unis », a ajouté le dirigeant français. Il a également souligné l'importance de travailler sur le thème de la logistique : « qu'il s'agisse du fret ferroviaire, des ports, des pipelines ou de la route, certaines évolutions suscitent des inquiétudes pour la France. La Belgique, les Pays-Bas et l'Allemagne disposent d'importants réseaux de pipelines pétrochimiques; en France, les réseaux sont non seulement moins nombreux, mais aussi concentrés à l'Est, sur un axe nord-sud ». Quand au coût du travail, c'est un thème récurrent qui met la France en retrait par rapport à l'Allemagne et aux États-Unis. Thierry Le Hénaff estime que le crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi (CICE) est une mesure « positive, simple et lisible ». Mais les quelques millions d'euros gagnés par son groupe ne suffiront pas à compenser les millions d'euros de taxes et contributions sociales supplémentaires résultant des nouvelles mesures prises depuis juillet dernier. Au total, si Arkema continue d'investir massivement en France et en Europe, c'est avant tout pour abaisser ses points morts et maintenir ses installations. Les nouvelles capacités s'ouvriront surtout en Asie pour satisfaire l'énorme croissance des marchés.

Si l'on se résume : la pétrochimie en Europe et en France pourrait faire l'objet à court terme d'une nouvelle vague de restructurations avec de nouvelles réductions de capacité, même si l'essentiel des installations industrielles se maintiendra pour subvenir aux besoins d'une chimie plus orientée vers l'aval. La chimie intermédiaire et de spécialités, moins touchée par les bouleversements sur le marché de l'énergie, devra aussi veiller à préserver sa compétitivité car d'autres clignotants sont au rouge. L'un des principaux leviers à actionner est celui de l'innovation dans le domaine de la chimie durable. Mais à ce jour, rien n'indique que les nouveaux business arriveront à équilibrer les pertes d'activités. Le maintien de bases industrielles chimiques fortes en Europe présuppose enfin que de grands clients, comme l'automobile, restent localisés sur le territoire, liant le destin de la chimie à celui de toute l'industrie européenne.

REACH VA-T-IL FAIRE DES ÉMULES À L'INTERNATIONAL ?

«En France, le règlement Reach est intégré dans les entreprises de la chimie, non seulement dans les services réglementaires mais aussi dans tous les autres services comme les HSE, achats... », indique Sonia, Benacquista, responsable management des produits de l'Union des industries chimiques (UIC). Pierre Garçon, président d'EcoMundo, va plus loin. Il constate que « Reach s'est aujourd'hui totalement imposé non seulement dans la chimie mais partout dans les filières industrielles chez les downstream users' ». Plus de cinq ans après sa publication, le règlement semble donc s'être fait sa place au niveau européen. A l'international, il reste néanmoins encore isolé. « Les États-Unis, le Canada, et l'Australie avaient déjà une réglementation sur les substances chimiques. Néanmoins, la grande différence par rapport à Reach réside dans le champ d'applications. En Europe, les dossiers d'enregistrement concernent toutes les substances au-dessus d'une tonne par an alors que ces réglementations fonctionnent autour d'une liste de substances prioritaires », note Sonia Benacquista. Cette différence d'approche se retrouve dans les appréciations des industriels américains vis-à-vis de Reach. « Globalement, les Américains jugent que Reach est un règlement trop contraignant, trop coûteux et qui ne fait pas la démonstration de son efficacité car il s'intéresse à toutes les substances. Ils considèrent qu'il y a beaucoup de coûts qui ne correspondent pas aux dangers des substances », constate Pierre Garçon. D'autres pays mettent en place des systèmes. Ainsi, Sonia Benacquista cite les exemples de la Turquie qui a mis en place un inventaire des substances chimiques qui transitent sur son territoire, de Taïwan qui réfléchirait à un système axé sur des substances prioritaires et de la Chine qui demande l'enregistrement de toutes les substances nouvelles. « En Chine, ils ont mis en place un Reach-like depuis fin 2011. Mais cela s'avère très compliqué pour les sociétés internationales. Aujourd'hui, il faut faire les dossiers en chinois, les déposer en Chine et les industriels ne peuvent pas utiliser des études qui n'ont pas été réalisées en Chine », déplore Pierre Garçon. Toujours en Asie, « l'initiative de la Corée du Sud est probablement celle qui s'approche le plus de Reach. La réforme de la réglementation existante est envisagée pour 2015, mais nous ne savons pas encore si elle aura le même périmètre que Reach. Il se peut que l'enregistrement ne porte que sur des substances prioritaires », témoigne la responsable management des produits de l'UIC.

Aurélie Dureuil

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