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Bayer : « Nous avons bien fait d'être têtus en poursuivant notre stratégie dans les sciences de la vie »

Propos recueillis par Sylvie Latieule

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LES CHIFFRES CLÉS DE BAYER 2017 (HORS MONSANTO)

35 milliards d'euros de chiffre d'affaires (dont 1,4 Mrd E en France) 4,5 milliards d'euros d'investissement en R&D 99 820 salariés (dont 3 036 en France) 237 filiales 6e rang mondial pour la France après les États-Unis, l'Allemagne, la Chine, le Japon, le Canada

Bayer : « Nous avons bien fait d'être têtus en poursuivant notre stratégie dans les sciences de la vie »

Frank Garnier est le président de Bayer en France.

© Bayer

Avec l'acquisition de la société Monsanto, Bayer confirme son positionnement en tant que groupe de sciences de la vie, à cheval sur le secteur de l'agriculture et de la santé. Cette transformation, entamée dans les années 2000, trouve aujourd'hui tout son sens avec les progrès de la génomique qui créent de plus en plus de passerelles, même si l'Europe ne veut pas entendre parler d'OGM. Décryptage de cette stratégie avec Frank Garnier, président de Bayer en France.

InfoChimie : Bayer vient de finaliser l’acquisition de Monsanto. Cette opération gigantesque va considérablement renforcer les activités de votre groupe dans la division Crop Science*, c’est-à-dire les solutions pour l’agriculture. Pouvez-nous rappeler quelques chiffres clés de cette opération ?
Frank Garnier : Le 7 juin dernier Bayer a conclu l’acquisition de Monsanto, suite à l’obtention de toutes les approbations nécessaires des autorités de la concurrence. Pour permettre cette opération de 63 milliards de dollars, 7,6 Mrds € d’actifs ont été désinvestis de façon proactive auprès de BASF qui a racheté plusieurs activités notamment de semences. Au total, ces désinvestissements ont représenté seulement 2,2 Mrds € de chiffre d’affaires, sur un total de 25 Mrds € de chiffres d’affaires dans le domaine de l’agriculture, avec 15 Mrds € apportés par Monsanto et 10 Mrds € apportés par Bayer. Monsanto était une entreprise essentiellement centrée sur le continent américain avec des activités très développées aux Etats-Unis, au Canada, au Brésil, au Mexique, en Argentine. Avec un chiffre d’affaires de l’ordre de 150 M€, la France arrivait néanmoins en 6e position avec 9 sites industriels et près de 600 salariés. En France, ont été cédées à BASF l’activité semences potagères avec un site dans le Val-de-Loire, un site de sélection variétale de blé dans l’Essonne, et une petite équipe travaillant sur les semences de colza près de Lyon. Ces activités représentent un total d’environ 80 salariés. De par l’acquisition, rentreront dans le portefeuille de Bayer en France de nombreuses activités de sélection variétale notamment dans le maïs et colza. Mais il n’y aura pas d’activités de semences OGM, comme Bayer s’y est engagé.

Vous évoquez le sujet des OGM, qui est systématiquement associé à la société Monsanto, et en partie à l’origine de sa mauvaise réputation. Comment va être géré ce dossier ?
F.G. : Le credo de Bayer est que l’agriculture va se transformer radicalement car elle doit faire face à des défis alimentaires, liés à l’augmentation de la population, mais également à des défis environnementaux et au changement climatique. Pour cela il faudra être capable de fournir des semences plus résistantes face aux aléas climatiques, et capables de se protéger partiellement contre les maladies ou les insectes, ce qui conduirait à réduire le recours aux produits phytosanitaires. Les OGM qui vont se développer dans le reste du monde apporteront des réponses très utiles pour relever ces défis. En revanche, en Europe, l’histoire des OGM a trop mal commencé et cette technologie est entrée de façon trop négative dans la perception de la société. De ce fait nous pensons qu’il n’y aura pas de possibilité de développer des solutions OGM en Europe, mais nous développerons des semences conventionnelles grâce aux capacités d’innovation en particulier issues de Monsanto dans ce domaine. Nous aurons les deux options selon les territoires. Il n’y a pas d’autres choix. En Europe, nous allons donc nous focaliser sur la sélection variétale, le développement du biocontrôle, ainsi que sur le changement des pratiques agricoles à travers l’agriculture de précision. Par exemple, nous avons déjà des projets concrets avec des groupes industriels pour le développement de robots munis de caméras qui repèrent des mauvaises herbes dans un champ et sont capables de déposer des microdoses de produits phytosanitaires pour les éliminer.
Cela signifie-t-il que l’on va devoir se priver des progrès de la génétique en Europe ?
F.G. : Le génie génétique restera bien présent dans nos recherches. En particulier nous allons nous appuyer sur les nouvelles technologies qui permettent d’agir sur le génome d’une plante en activant ou désactivant certains gènes. Et tant que l’on n’introduira pas de gènes étrangers dans l’ADN d’une plante, on ne pourra pas parler de technologie OGM. Dans ce domaine, nous avons créé en 2016 à Cambridge (USA) la société Casebia Therapeutics, en joint-venture avec CRISPR Therapeutics.

Le renoncement des OGM en Europe, va-t-il suffire à convaincre les plus récalcitrants sur le bien fondé de l’acquisition de Monsanto ?
F.G. : L’opposition médiatique et sociétale autour des activités de Monsanto est surtout circonscrite à la France et à l’Allemagne. En Amérique du Sud par exemple, la perception de cette entreprise est tout à fait normale. Cependant, nous estimons qu’il y a beaucoup d’incompréhensions par manque de connaissances. En conséquence, nous avons engagé dès décembre 2017 un travail  pour expliquer en toute transparence notre contribution à l’agriculture. Cela nous a conduit à lancer le site Web « transparence » (https://cropscience-transparancy.bayer.com/) conçu pour donner accès aux données scientifiques utilisées par les autorités pour évaluer la sûreté et la sécurité des produits de protection des plantes. Nous prenons le pari que les mentalités vont évoluer car Bayer véhicule des valeurs fortes et dispose d’une image positive qui bénéficiera aux produits qui vont désormais être commercialisés par Bayer
En dehors de cette question des OGM, il y a aujourd’hui des produits phytosanitaires qui sont mis sur la sellette car suspectés de toxicité. C’est le cas notamment du glyphosate qui a été développé par Monsanto. Est-ce que son projet d’interdiction en Europe est une menace pour votre groupe ?
F.G. : Il faut savoir que ce produit est d’ores et déjà dans le domaine public et de nombreux génériques, très efficaces et peu coûteux, sont maintenant proposés sur le marché. De son côté, la France a proposé une interdiction de ce produit à un horizon de 3 ans. Même s’il reste la possibilité de dérogations, le challenge est bien de trouver des solutions de substitution. Et nous sommes très investis dans la recherche de solutions de substitution, en particulier dans l’agriculture de précision comme je l’indiquais précédemment. Cela pourrait d’ailleurs conduire à des évolutions de business model. D’un vendeur de produits phytosanitaires, Bayer pourrait se positionner comme apporteur de solutions combinatoires pour une agriculture durable.

Est-ce que votre groupe est également touché par l’interdiction de certains néonicotinoïdes que l’on accuse de tuer les abeilles ?
F.G. : En tant que découvreur des néonicotinoïdes, Bayer est largement touché par ce sujet. Mais, il ne faut pas mettre toutes les molécules de cette famille dans le même sac. Il semble que certaines puissent être potentiellement toxiques sur les abeilles en cas d’exposition (nous préconisons des mesures permettant d’éviter une exposition qui conduirait à des mortalités d’abeilles), mais d’autres non, d’ailleurs ces dernières continuent à être autorisées au sein de l’Union Européenne. Nous avons réalisé toutes les études demandées par les autorités sanitaires françaises et européennes et nous sommes arrivés à la conclusion que les causes de la mortalité des abeilles sont multiples : le varroa (acarien) qui décime les abeilles, le manque de nourriture, des accidents liés à un mauvais enrobage des semences ou au non respect des préconisations ou des bonnes pratiques agricoles, ce qui peut arriver avec tous les insecticides… Néanmoins, Bayer va arrêter la recherche  sur les néonicotinoïdes, tout en en continuant la commercialisation, dans la mesure où il y aura des dérogations d’usage en Europe. C’est déjà le cas avec les betteraviers belges. Cela risque de placer les agriculteurs français en situation de désavantage concurrentiels. Sur d’autres continents comme l’Amérique latine ou l’Asie, ces produits ne sont pas controversés.
En devenant un géant de l’agrochimie grâce à l’acquisition de Monsanto, Bayer n’a pas pour autant renoncé à la pharmacie. Il devient ainsi l’un des rares groupes mondiaux  à miser sur une stratégie de type « sciences de la vie », popularisée dans les années 2000 par Aventis, mais qui avait fini par perdre attrait. Comment justifiez-vous ce positionnement ?
F.G. : Cette stratégie de sciences de la vie a pour vocation de répondre au défi de l’augmentation de la population et de son espérance de vie. Pour cela nous devons apporter des solutions pour satisfaire tant des besoins alimentaires que des besoins de santé. Bayer a démarré cette stratégie dans les années 2000 à travers des acquisitions importantes dans le domaine de la santé, notamment en 2005 avec le rachat des produits grand public de Roche, et en 2006 avec l’acquisition du groupe pharmaceutique Schering. Puis le groupe a désinvesti ses activités chimiques : Lanxess en 2010 puis Covestro en 2014. Ce sont deux sociétés très dynamiques qui marchent très bien. Nous terminons aujourd’hui par l’acquisition de Monsanto.

Voyez-vous un lien dans la conduite des opérations entre la pharmacie et l’agriculture ?
F.G. : En réalité, il y a de plus en plus de ponts entre la santé et l’agriculture en matière de R&D. Par exemple au niveau de nos centres d’innovation ouverte (« Life Hub ») répartis à travers le monde, nos équipes travaillent en open innovation sur des sujets qui touchent à la génomique par exemple et cela s’applique autant à la protection des plantes qu’à la santé humaine ou animale. La toxicologie est aussi une discipline transversale. Dans ce domaine, nous pratiquons le clonage de cellules et de tissus qui nous permet  de réaliser des essais in vitro et ainsi de nous passer en partie de l’expérimentation animale. Au delà de la transversalité de certaines recherches, nous encourageons les passerelles au niveau de nos salariés. Ainsi dans notre centre de recherche de Lyon dédié à la protection des plantes, nous avons quelques collaborateurs qui viennent de la pharmacie, tandis que d’autres ont rejoint nos activités Santé. Ces échanges n’existaient pas dans les années 2000 car il n’y avait pas cette maturité dans les technologies. Nous avons bien fait d’être têtus en poursuivant notre stratégie dans les sciences de la vie, là où d’autres ont abandonné, car il semble aujourd’hui que l’on est peut-être dans le vrai.
Vous évoquez le centre de recherche de Lyon. Quel est le poids de la R&D en France ?
F.G. : En France, nous investissons 160 M€ par an en R&D, dont 120 M€ rien que pour le secteur de l’agriculture. Depuis 50 ans, Bayer concentre des activités de R&D dédiées à la santé des plantes dans son centre de recherche de la Dargoire (CRLD). En 2017, nous avons inauguré sur le même site le Bayer Innovation Center, un centre ouvert sur l’extérieur pour favoriser l’innovation collaborative et le dialogue. A cela s’ajoute un centre de développement de protection de semences basé à Méréville. En pharmacie, Bayer possède un centre de développement à Gaillard en Haute-Savoie, et réalise des essais cliniques qui incluent quelques 1800 patients.


* le secteur des Crop Science regroupe les semences, la protection des semences, la protection des cultures, les espaces verts, l’hygiène et la santé publique

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