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Pascal Juéry : « Pour Solvay, l'avenir passe par la différenciation et l'innovation »

Propos recueillis par Sylvie Latieule

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Avec plus de 10 milliards d'euros de chiffre d'affaires, le groupe belge Solvay est solidement implanté en France. Membre du comité éxécutif, Pascal Juéry supervise la France. Il occupe aussi, depuis cinq ans, la fonction d'administrateur de l'UIC. En exclusivité pour notre magazine, il décrypte la stratégie de Solvay et nous livre ses réflexions pour maintenir une industrie chimique forte en France et en Europe.

Infochimie magazine : Le groupe Solvay ne publiera ses comptes qu'au mois de mars. Pouvez-vous néanmoins dresser un premier bilan de l'année qui vient de s'écouler ?

Pascal Juéry : Sur les 9 premiers mois de l'année, le bilan est plutôt encourageant. Nous avons continué à enregistrer une croissance à deux chiffres, en ligne avec notre stratégie. Au quatrième trimestre, nous avons enregistré un ralentissement saisonnier mais qui ne devrait pas nous empêcher de livrer de la croissance sur l'ensemble de l'année. Nos performances restent cependant contrastées. Par exemple, nous avons enregistré une forte croissance dans les matériaux avancés, activité qui figure parmi les piliers du groupe. En revanche, deux activités ont moins bien « performé ». Il s'agit de Novecare dont une partie de l'activité est liée à l'exploitation du pétrole et du gaz de schiste aux États-Unis. Avec la baisse des cours du pétrole, il y a eu un fort ralentissement des investissements dans ce domaine. Une partie de Chemlogics et des activités traditionnelles de Solvay dans ce secteur a connu des difficultés et n'a pas délivré la croissance escomptée. L'activité Acétate de cellulose a également rencontré des difficultés liées à des phénomènes de déstockage.

 

Avez-vous réalisé de bonnes marges ?

P.J. : Dans un secteur en forte croissance comme celui des matériaux avancés, nous avons aussi été capables d'améliorer nos marges. Dans ce domaine, nous amenons à nos clients des solutions d'allègement pour la mobilité. Et le succès vient très clairement de notre innovation. Ce qui me frappe, c'est que partout où nous sommes capables de faire de l'innovation, nous sommes gagnants. Cette amélioration des marges s'explique aussi par un effet matière première positif sur l'ensemble du groupe. Et depuis quelque années, nous avons lancé des programmes d'excellence, tant dans la production industrielle que dans les services commerciaux ou les achats. Par ce biais, nous devenons plus efficients et cela impacte positivement nos marges.

 

Et que faut-il retenir de cette année 2015 sur le plan de la stratégie ?

P.J. : Il faut surtout retenir que 2015 a été une année de transformation importante pour le groupe Solvay. Dans le même temps, nous avons concrétisé un projet de co-entreprise avec Ineos dans le PVC en Europe, prenant en compte notre sortie programmée. Nous avons fait l'acquisition de la société américaine Cytec.

 

Qu'y a-t-il justement de si intéressant dans le portefeuille de Cytec pour justifier une acquisition à 5,5 milliards de dollars ?

P.J. : Il y a deux grandes activités : les composites et la chimie de formulation. Dans l'activité composite, on trouve des fibres de carbone, des matériaux pré-imprégnés, des adhésifs qui s'adressent en grande majorité à l'industrie aéronautique, avec un positionnement dans les pièces de structure primaires et secondaires. Les clients sont mondiaux et ce sont principalement les grands avionneurs, les équipementiers et les fabricants de moteurs. La majorité de la production est installée aux États-Unis. Cytec a néanmoins un site en France à St Jean, près de Toulouse, et plusieurs sites en Angleterre. Dans la chimie de formulation, Cytec s'adresse essentiellement à l'industrie minière en tant que fournisseur de solutions pour améliorer les rendements d'extraction. Cette activité est très proche de notre division Novecare et de ses activités de formulation avancée. Et puis, nous avions des complémentarités dans les dérivés du phosphore et les surfactants. D'ailleurs, nous connaissions Cytec en tant qu'acteur sur des marchés adjacents. Solvay avait une adhérence naturelle pour Cytec.

 

Que va devenir Cytec au sein de Solvay et quelles sont les synergies possibles ?

P.J. : Nous avons réalisé le closing de cette opération en décembre dernier, et le jour même, nous avons annoncé la nouvelle organisation business et la nomination des équipes dirigeantes. Ceci nous a conduits à créer deux nouvelles Global Business Units. Le siège de la GBU Composites Materials restera basé aux États-Unis. Elle rassemblera les activités Aerospace materials et Industrial materials de Cytec et sera intégrée au segment Advanced Materials de Solvay. La seconde GBU baptisée Technology Solutions réunira les activités In-Process separation, Polymer additives et Formulated resins de Cytec avec les dérivés phosphorés de Solvay, au sein du segment Advanced Formulations. En termes de synergies, Solvay était « émergent » dans les composites, alors qu'il dispose d'une gamme large dans les polymères de spécialités. Cette acquisition lui permet donc d'entrer dans le domaine des composites. En revanche, les composites peuvent servir d'autres secteurs comme ceux des énergies renouvelables et de l'automobile où Cytec est moins présent. Or Solvay est déjà bien placé dans l'automobile... Cette acquisition nous permet surtout de nous positionner au plus haut niveau dans le marché aéronautique qui est en forte croissance. Lorsque l'on regarde les nouvelles générations d'avions, ils contiennent de plus en plus de composites et les avionneurs ont des carnets de commandes pleins sur plusieurs années.

 

Les rumeurs de marché ont récemment fait état d'une autre grande transformation du groupe à travers la cession de la branche polyamides. Qu'en est-il exactement ?

P.J. : La transformation du portefeuille de Solvay va continuer et la direction que nous prenons est clairement d'aller vers des segments à forte valeur ajoutée, non cycliques et avec une rentabilité élevée. Jean-Pierre Clamadieu a déclaré que l'on regardait les options stratégiques de certaines activités. Pour les polyamides, la priorité est avant tout de poursuivre l'amélioration de la rentabilité de cette activité, ce qui a été le cas en 2015.

 

Que pensez-vous par exemple du projet qui se prépare entre Dow et Dupont avec la fusion des deux groupes suivie d'une redistribution de leurs activités en trois sociétés ?

P.J. : L'industrie chimique est une industrie très fragmentée où le leader mondial ne possède guère plus de 3 % de parts de marché. C'est un domaine où le mécano n'arrête jamais ! Autrefois, nous avions des leaders nationaux, comme Rhône-Poulenc, avec toutes les activités possibles. Maintenant, les groupes choisissent leurs activités et cherchent à être les plus globaux et les meilleurs possible. Je ne suis donc pas surpris par l'opération Dow-Dupont. En revanche, sa taille et son exécution seront forcément très complexes à mener.

 

Quelles seront les prochaines étapes de la transformation de Solvay ?

P.J. : Aujourd'hui, la priorité est de réussir l'intégration de Cytec, la croissance de ses activités et de réaliser les synergies que l'on a promises. Il y aura peut-être des opérations sous revue stratégique qui vont se réaliser, mais la transformation du groupe ne passe pas que par des mouvements de portefeuille, il y a aussi une transformation interne qui est en cours. Nous revisitons nos métiers pour travailler de façon plus innovante et efficace car notre objectif est de bâtir un groupe de chimie de spécialités avec une forte culture de la performance et de l'excellence.

 

Solvay se transforme en un groupe de spécialités, mais est-ce aussi un groupe de chimie verte ?

P.J. : Réduire notre empreinte environnementale, développer des technologies répondant aux grands enjeux de la planète, c'est l'essence même de Solvay. En 2025, 40 % de notre chiffre d'affaires proviendront de solutions totalement alignées avec les enjeux du développement durable. Notre objectif est de faire de Solvay un champion de la chimie durable. À ce titre, la tenue de la COP21, en décembre dernier, a été une excellente surprise. Dans un monde complexe qui connaît de nombreux conflits, 196 pays ont été capables de se mettre d'accord sur des objectifs de réduction de gaz à effet de serre pour limiter le réchauffement climatique. C'est un très grand succès. Solvay a été très actif dans la préparation de cette conférence et nous sommes à l'origine du manifeste sur le climat où 39 grandes entreprises françaises représentant 1 200 milliards de chiffre d'affaires prévoient d'investir au moins 45 milliards d'euros entre 2016 et 2020 pour des projets industriels dans la transition énergétique. En parallèle, Solvay a annoncé sa volonté de réduire de 40 % l'intensité CO2 de ses activités d'ici à 2025, c'est-à-dire les émissions de gaz à effet de serre par euro de valeur ajoutée. Le groupe a également décidé de mettre en oeuvre, à partir du 1er janvier 2016, un prix interne du CO2 fixé à 25 euros la tonne, afin de prendre en compte les enjeux climatiques dans ses décisions d'investissement.

 

En dépit de vos fonctions globales au niveau du groupe Solvay, vous restez proche de l'industrie chimique en France. D'ailleurs, vous supervisez le pays, qui reste à ce jour l'implantation la plus importante du groupe Solvay, et vous occupez depuis cinq ans une fonction d'administrateur au sein de l'UIC. Quel est votre regard sur cette chimie en France ?

P.J. : La chimie est un secteur industriel qui reste fort en France. Face au phénomène général de désindustrialisation, la chimie française a plutôt bien résisté. Numéro deux en Europe, elle emploie environ 200 000 collaborateurs directs, réalise un chiffre d'affaires de 90 milliards d'euros et affiche un solde positif de sa balance commerciale de plus de 5 milliards d'euros. Mais si elle a su rester forte, elle a des défis à relever. Si l'on zoome sur l'Europe, on constate que la place de la chimie européenne dans le monde a été divisée par deux en 10 ans. Cela s'explique par la montée en puissance de la chimie dans les pays émergents, qui a contribué à diluer le poids de la chimie européenne car elle n'attire plus les investissements. L'industrie européenne a des handicaps structurels, à commencer par le coût d'accès aux matières premières et à l'énergie qui est beaucoup plus élevé qu'au Moyen-Orient et qu'aux États-Unis avec l'exploitation des gaz et pétroles de roches mères. Ce handicap demeure malgré la baisse du prix du pétrole. Et puis, il y a des handicaps plus spécifiques à la France. Le pays a une image sociale trop complexe et il est difficile de vendre le site France à l'extérieur. Sans compter cette tendance à la sur-réglementation. Nous vivons dans un monde extrêmement réglementé. Or la particularité de la France consiste à ajouter des réglementations là où il en existe déjà au niveau européen. Cela entraîne un désavantage compétitif par rapport à d'autres pays.

 

Est-il possible de contourner ces handicaps pour conserver une industrie chimique puissante en France ?

P.J. : Pour que l'Europe et la France gardent une industrie chimique forte, l'avenir passe par la capacité de différenciation et d'innovation. Il sera difficile pour la chimie de base de se battre sur les coûts. Il faudra néanmoins la garder, même si on n'assure plus son développement. En revanche, je suis très positif sur la chimie de spécialités car c'est elle qui va apporter des solutions pour assurer l'avenir de notre planète et de l'humanité.

 

La France a la réputation d'offrir un bon écosystème pour la recherche. Partagez-vous ce point de vue ?

P.J. : La France est un pays important pour Solvay avec 15 sites industriels, 6 500 collaborateurs qui réalisent environ 800 millions d'euros de chiffre d'affaires, soit moins de 10 % du chiffre d'affaires du groupe. En revanche, la France abrite 5 centres de recherche et de développement qui représentent 35 à 40 % des ressources du groupe. Ce poids important de la R&D s'explique par un environnement de recherche excellent. Il y a une bonne recherche académique, de bons centres de formation. Le Crédit impôt recherche permet d'avoir des ressources de qualité à un coût compétitif. Et le monde des start-up est assez dynamique, même si l'écosystème est moins performant que dans la Silicon Valley, en raison notamment d'un accès difficile au financement. C'est la raison pour laquelle Solvay a investi dans deux fonds basés en France : Aster et Sofinnova.

 

À quoi ressemblera l'industrie chimique en France en 2030 ?

P.J. : En France et en Europe, il n'y aura pas d'industrie forte sans une industrie chimique forte. L'industrie chimique est donc la colonne vertébrale de l'ensemble de l'industrie. Il est important de la maintenir pour continuer à assurer la prospérité de l'ensemble de l'industrie. L'accès à l'énergie restera difficile et on sait que les contraintes réglementaires vont perdurer. Aussi, il faudra passer à l'offensive par l'innovation pour apporter les bonnes solutions à nos clients et inventer l'industrie de demain. Sans cette capacité à innover, il n'y aura pas de croissance profitable de notre industrie.

 

« L'industrie chimique est une industrie très fragmentée où le leader mondial ne possède guère plus de 3% de parts de marché. »

« En France et en Europe, il n'y aura pas d'industrie forte sans une industrie chimique forte. »

 

LES DONNÉES CLÉS DE SOLVAY EN FRANCE

- environ 800 M€ de chiffre d'affaires - plus de 6 000 collaborateurs (pour 26 000 dans le monde) - 14 sites industriels - 6 centres de recherche et innovation à Lyon Saint-Fons, Collonges au Mont d'Or, Paris Aubervilliers, Bordeaux, Dombasle et La Rochelle. - environ 70 % de la production exportée - Solvay est coté à la Bourse NYSE Euronext de Bruxelles et de Paris. Entrée au CAC 40 en septembre 2012

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