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Quand le chardon sarde devient plastique

Tiziano Polito (Emballages Magazine)

L'usine de Matrica, en Sardaigne, propriété de Novamont et de Versalis, monte en puissance. Anciennement dédiée à la production d'éthylène, elle mise désormais sur la chimie du végétal.

Le hasard fait bien les choses .... Le 10 octobre dernier, au moment même où, à Paris, les députés de l'Assemblée nationale peaufinaient les derniers amendements au projet de Loi sur la transition énergétique, qui prévoit, entre autres, la suppression des sacs plastique à usage unique et leur remplacement par des produits biosourcés et comptables, à 1200 kilomètres de là, à Porto Torres, sur les côtes de la Sardaigne septentrionale, Matrica organisait une journée portes ouvertes dans sa nouvelle bioraffinerie. Le rapport ? Le site, en phase de construction, produira, entre autres, de l'acide azelaïque, un monomère à chaîne longue pouvant être utilisé dans la fabrication de bio-plastiques servant à confectionner, justement, des sacs de caisse. « Ces nouveaux bio-monomères vont nous permettre de porter jusqu'à 75% la part d'origine renouvelable dans notre plastique compostable », explique Christophe de Boissoudy, responsable de la filiale française de Novamont. L'entreprise italienne, qui compte parmi les principaux fournisseurs mondiaux de plastique compostable avec sa résine Mater-Bi, est partie prenante de Matrica, dont elle détient 50% des actions à part égales avec Versalis, une filiale du groupe pétrochimique italien ENI.

Officiellement inaugurée en juin dernier, l'usine de Porto Torres est un bel exemple de développement durable, d'économie circulaire et de progrès social à la fois. Il y a tout d'abord le chardon. Cette plante endémique de la Sardaigne à cycle pluriannuel qui nécessite très peu d'eau pour l'irrigation sera, à terme, la seule matière première utilisée. Elle ne l'est pas encore parce que les 400 Ha de terres agricoles cultivées à proximité du site ne suffisent pas aux besoins, ce qui a conduit Matrica à utiliser des graines de tournesol, acheminées de France ou de la Péninsule. Mais, d'ici à 2016, quand l'usine aura atteint sa pleine capacité ce seront près de 20 000 Ha qui seront exploités, toujours dans le nord de la Sardaigne, pour l'alimenter. « Il faut savoir que nous n'utilisons que les graines, la partie aérienne de la plante et les autres déchets seront ensuite revendus aux éleveurs qui s'en serviront pour nourrir les animaux », explique Catia Bastioli, PDG de Novamont. La Sardaigne compte 3 millions de têtes de bétail, des ovins essentiellement, pour 1 million d'habitants. Les sous-produits du chardon constitueront une source d'approvisionnement à bon compte pour les éleveurs, leur permettant d'économiser au moins une partie des 140 000 tonnes de nourriture animale qu'ils importent. Catia Bastioli de souligner : « L'objectif est créer une véritable économie autour du chardon, avec des chercheurs sur place, qui prodigueront des conseils aux agriculteurs pour obtenir les meilleures variétés de plantes ». Rien ne se perd, tout se transforme, ...

Mais venons en au process en soi. Après avoir été débarrassées de la tige, des feuilles et de la fleur, les graines de chardon sont réduites en huile végétale. C'est cette huile qui constitue la véritable matière première de la bio-raffinerie. Des procédés propres et sans solvants, par distillation et hydrolyse, permettent de la transformer en monomères et dans d'autres produits intermédiaires comme l'acide azelaïque et l'acide pélargonique, qui constituent des « briques » pour la fabrication de bio-produits plus complexes comme les bioplastiques. Matrica en produit déjà 25 000 tonnes, ainsi que de la glycérine. Deux autres unités de production sont en phase de finalisation. L'une est dédiée à la fabrication d'esters, l'autre à la production d'additifs à haute valeur ajoutée pour caoutchoucs et polymères. Les applications finales sont multiples : lubrifiants, plastiques, peintures, détergents, cosmétiques. Les trois unités (bio-monomères, esters et additifs) produiront 70 000 tonnes de bio-produits par an.

« Le potentiel de ces bio-produits est énorme. Dans l'emballage, nous pensons que certains d'entre eux permettront remplacer les phtalates, qui souffrent d'une image négative. L'acide azelaïque pourrait, quant à lui, participer à la formulation de plastiques haute-barrière pour le conditionnement : nous y travaillons ! », précise Catia Bastioli.

Produire du plastique à partir de plantes : rien de nouveau pourraient rétorquer certains. Sauf que les plantes en question, les chardons ne constituent pas - a contrario de la canne à sucre et du maïs -, des ressources agricoles vivrières, en droite ligne avec les attentes des industriels qui à l'image de Coca-Cola ou de Danone sont toujours plus attentifs aux questions éthiques. De surcroît, les process utilisés à Porto Torres ne sont ni énergivores ni polluants. Matrica symbolise aussi la reconversion d'une site industriel pétrochimique qui, après avoir connu ses heures de gloires dans les années 1970 avait définitivement fermé ses portes en 2010, malgré la reprise des actifs par ENI. Le site occupait, à l'époque, 600 personnes. Et produisait ... de l'éthylène, le monomère servant à fabriquer le polyéthylène, le plastique le plus courant dans l'emballage et le matériau roi dans le sac de caisse. « Nos pertes s'élevaient à 73 millions d'euros par an, nous n'avions pas d'autres choix que de fermer l'usine », se souvient Daniele Ferrari, PDG de Polimeri Europa (ENI), qui partage la présidence de Matrica avec Catia Bastioli. Aujourd'hui l'usine renaît de ses cendres. Les deux entreprises ont investi 180 millions d'euros dans cette bio-raffinerie, aidés par un prêt de 70 millions d'euros de la Banque européenne d'investissement. Elles ont créé 400 emplois et donné du travail à 36 sous-traitants locaux. Et inauguré un centre de recherche et de développement de 3500 m2, dont l'activité sera centrée, en liaison avec les pilotes, sur la mise au point de formulations pour les industries clientes et la production d'échantillons pour les tests. « Nous avons privilégié le recrutement de personnels d'origine sarde », souligne Catia Bastioli. De conclure : « Tout cela n'a vraiment du sens que si l'on travaille sur un plan systémique sur un territoire, en mettant en relation l'agriculture, l'environnement, l'éducation, la recherche et la finance. C'est ce type d'approche qui permettra de changer les choses à l'avenir ».

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