Nous suivre Info chimie

Un marché mature mais innovant

Gwénaëlle Deboutte

Sujets relatifs :

, ,

Florissant et fortement concurrentiel, le secteur des piments voit régulièrement apparaître de nouvelles tendances, suivant les modes et les attentes des clients, sans pour autant connaître de grande révolution.

Quel peut bien être le point commun entre des peintures rupestres vieilles de 40 000 ans, un jouet d'enfant ou encore une Ferrari ? Les pigments, naturellement. Qu'ils soient sous leur forme naturelle ou synthétique, ils sont omniprésents : peintures, vernis, matériaux de construction, textiles, plastiques, papiers... De fait, il n'est pas étonnant que le chiffre d'affaires du secteur soit estimé à 20 milliards d'euros à l'heure actuelle. Selon le cabinet d'études allemand Ceresana, il pourrait même atteindre 45 milliards d'euros, à l'horizon 2018. Sans surprise, en termes de volumes, le dioxyde de titane, pigment blanc fortement opacifiant, représente plus de la moitié du marché et pourrait même représenter 60 % du marché global des pigments en 2018. Produit à faible valeur ajoutée, il reste indispensable pour les fabricants et pour les distributeurs. « C'est le produit de base d'un catalogue, qui va attirer nos clients et permettre de leur proposer d'autres gammes », assure Frédéric Olivier, directeur des ventes chez Unipex. Le distributeur français réalise dans les pigments 60 % de ses ventes dans le coating (peinture, vernis, produits de construction), puis 20 % dans les plastiques et le reste dans d'autres business, comme les détergents.

Si la production de dioxyde de titane reste importante sur le continent européen, elle s'est cependant déportée au fur et à mesure vers l'Asie, Chine et Inde en tête. C'est aussi dans cette zone géographique, avec le Moyen-Orient, où elle enregistre ses plus forts taux de progression. On retrouve alors sur le marché soit des producteurs locaux, soit des fabricants européens qui y font produire leurs grades dits classiques. Les unités européennes servent davantage d'unités de finition pour apporter les propriétés spécifiques d'un grade ou encore se focalisent sur des produits à plus forte valeur ajoutée, dans les pigments inorganiques et organiques.

Dans les premiers, l'oxyde de fer est le produit phare de Lanxess, aux côtés de l'oxyde de chrome, un positionnement historique depuis les années 1920. « Lanxess produit à lui seul 350 000 tonnes pour le premier et 9 000 pour le second », indique Hervé Godeau, responsable de département au sein de la BU pigments inorganiques chez Lanxess. L'oxyde de fer permet d'obtenir des teintes jaunes et noires, puis par calcination, rouges et brunes. L'oxyde de chrome, de couleur verte, complète la gamme. 70 % sont destinés à la construction, 20 % dans le coatings et 10 % dans divers produits, comme les plastiques, l'impression. L'entreprise possède également une Business Unit, plus petite, dans les pigments organiques, basée en Allemagne et a arrêté, il y a une dizaine d'années, sa production de TiO2 car elle n'était pas stratégique.

 

L'oxyde de fer, utilisé dans les peintures pour automobile

 

De même, le Belge Cappelle produit à Halluin en France la forme transparente de l'oxyde de fer, qui est naturellement opaque. La transparence donne au pigment une plus haute technicité, une excellente intensité de coloration et un haut niveau de brillant, permettant par exemple les peintures métallisées utilisées dans l'automobile. L'entreprise produit également des vanadates de bismuth, utilisés dans les plastiques, les coatings (à 80 %) et les encres.

Juste de l'autre côté de la frontière, son site de Menen est quant à lui spécialisé dans les pigments organiques. Produits en forte croissance, les pigments organiques enregistrent, selon l'étude Ceresana, une croissance supérieure à la moyenne, alors qu'ils ne représentent que 5 % du marché. Parmi eux, citons les azoïques dans le jaune et le rouge, la quinacridone dans le magenta, le rose, le bordeaux. La phtalocyanine s'étend dans les bleus et verts. La dioxazine est un pigment violet, le naphtol dans les rouges et enfin le dpp dans l'orange, l'écarlate, le rouge et le rubis. « Inventé dans les années 70 et commercialisé dans les années 80, le dpp est actuellement la molécule la plus résistante aux UV et est, à ce titre, principalement utilisée dans les peintures automobiles », détaille Remy Kopf, ancien manager produit pigments chez BASF, aujourd'hui responsable de production sur le site d'Huningue en France. Sur ses sites de Ludwigshafen, de Newport (USA), de Chine, de Corée et de Huningue, l'entreprise produit ses pigments organiques : phtalocyanine, diarylide (jaune et rouge), dioxazine, complexes métallifères perylène, isoindoline et isoindolinone dans les jaunes orangés, quinacridone et anthraquinone dans les bleu et rouge. Elle utilise aussi des pigments minéraux (TiO2, noir de carbone, oxyde de chrome et de fer).

Les benzimidazolones, des pigments jaune-orange-rouge haute performance, sont quant à eux utilisés pour remplacer les chromates de plomb, dont l'usage est aujourd'hui réglementé. « Le remplacement est en cours d'achèvement en Europe et se poursuit en Asie », souligne Philippe Verhelle, responsable produit et marketing chez Cappelle.

Très lié à la macro-économie, le marché des pigments pour coating, utilisés dans tous les marchés traditionnels, suit les grandes tendances dans l'économie, bâtiment et automobile surtout. Au plan géographique, « nous remarquons aujourd'hui que l'Europe est en stabilisation, après des années de baisse. Aux États-Unis, l'amélioration est résolument en marche. Enfin, là où on enregistre les plus fortes hausses, c'est en Asie et au Moyen-Orient, du fait du marché de la construction et du marine coating ». Une tendance corroborée par l'étude Ceresana qui prédit que, dans les années à venir, le marché sera tiré par les pays comme la Chine et l'Inde. Une progression supérieure à la moyenne, de 3,6 à 4,4 % sera aussi à observer dans les pays sud-américains et du Moyen-Orient.

« L'Asie est un marché en forte croissance, il est important d'être présent, pour avoir un accès direct à ce marché. Cela peut se faire par l'intermédiaire d'achats de sociétés ou de joint-venture. Par exemple, l'année dernière, en octobre 2013, Clariant a acheté la société chinoise JNC », explique Jean-Paul Gabory, market manager France, Belgique, Maroc pour les coatings chez Clariant. Mais pas question pour autant de délaisser les productions en Europe. Les clients se disent en effet rassurés par le fait que leurs fournisseurs continuent à produire localement. Clariant continue ainsi à produire 50 % de ses pigments organiques sur son site allemand de Höchst. Le reste de l'activité se déroule en Chine, en Inde, au Mexique, au Brésil et au Japon.

 

Les productions européennes locales continuent de rassurer

 

Pour sa part, Lanxess produit toujours 280 000 tonnes d'oxyde de fer en Allemagne, sur le site de Krefeld. 30 000 tonnes sont produites au Brésil et 40 000 tonnes en Chine. L'entreprise va inaugurer début 2016 un site de 25 000 tonnes de production à Ningbo en Chine, avec également une capacité de mélange et de traitement des pigments de 70 000 tonnes.

Pourtant, la délocalisation, synonyme de très forte concurrence, n'est pas toujours couronnée de succès. Cappelle en a fait les frais. « En 2009, nous avions ouvert une usine en Chine, qui produisait des pigments organiques et inorganiques. Nous l'avons cependant revendue cette année. En effet, sur le marché local, il y a une très forte compétition, de la part des acteurs chinois et des entreprises européennes implantées là-bas. Il faut être un très gros acteur, sinon les gains ne valent pas les efforts déployés », avoue Philippe Verhelle. De plus, s'il y a une dizaine d'années, les délocalisations en Chine pouvaient avoir pour motif les faibles coûts de main-d'oeuvre et les règles laxistes en matière de respect de l'environnement, les choses sont en train de changer. « Depuis les Jeux Olympiques, la pollution est prise beaucoup plus au sérieux. Le gouvernement a décidé de faire fermer les usines les plus polluantes. Il y a donc des ruptures de stocks sur des intermédiaires de synthèse de certains pigments. L'Inde avait fait de même, il y a quelques années, en faisant fermer ses usines les plus polluantes, ce qui avait entraîné une rupture de stocks dans les bleus et les verts », se souvient Pierre Pfihl, responsable produits chez Azelis. Le distributeur français distribue notamment les pigments inorganiques Permedia à Lublin, dont les bleus de cobalt, et Alwernia pour les oxydes de chrome. Il possède en outre sa propre gamme de pigments organiques, sourcés et contrôlés en Chine.

 

Une nouvelle augmentation des prix attendue

 

Déjà tendu, le marché pourrait donc connaître une nouvelle vague de hausses de prix. Déjà, le groupe BASF a annoncé par voie de communiqué de presse une augmentation des prix allant jusqu'à 15 % à compter du 1er septembre 2014. Les pigments concernés seront les pigments azoïques jaune et rouge de haute performance, les pigments à effet et la phtalocyanine. En cause, l'augmentation des coûts des matières premières en raison d'un marché tendu et d'investissements liés à la protection de l'environnement.

Face à ce marché difficile, que reste-t-il alors aux fabricants et distributeurs pour se démarquer de la concurrence ? « Le secteur des pigments pour coatings est un marché assez mature, estime Jean-Christophe Blanc, chef produits pigments chez Unipex. Depuis l'invention des dpp dans les années 70-80, nous n'avons pas assisté à la création de nouvelle molécule innovante. La R&D se situe davantage au niveau de l'amélioration des produits existants. En jouant sur les traitements de surface, sur les conditions de process, il est possible d'influencer la transparence, la dispersabilité ou la force colorante, par exemple ». Le distributeur possède une gamme complète : TiO2 pour le blanc, dans la couleur pigments organiques et inorganiques, ou encore dans les thermochromiques, des pigments qui changent de couleur avec la température, utilisés dans les encres. Il commercialise aussi des pigments à effet fluorescent et phosphorescent. Son fournisseur Swada vient ainsi de lancer sur le marché un nouveau produit fluorescent sans formaldéhyde, plus respectueux de l'environnement et répondant aux demandes toujours plus exigeantes du marché.

Naturellement, le travail porte aussi sur la couleur. « Nous suivons aussi les tendances, dans le mobilier ou la décoration : par exemple en 2012, la mode était au violet, au parme. Depuis 2011, le rouge revient aussi, ainsi que les pigments fluorescents », indique Pierre Pfihl. Il s'agit aussi d'étendre les teintes existantes. Ainsi, chez Cappelle, la R&D se focalise sur le bismuth vanadate, naturellement jaune verdâtre pour le faire devenir orangé, rougeâtre.

« La différentiation se situe enfin au niveau du service, de l'aide technologique aux entreprises : mise en oeuvre des pigments, conseils techniques et réglementaires », souligne Jean-Paul Gabory de Clariant. Dernier en date, la réglementation Reach, qui aux dires des industriels, n'a pas créé de problème majeur, ni de refonte du catalogue. Au contraire, la disparition de certains acteurs, chinois notamment, dont les produits ne seront pas enregistrés, pourrait devenir un avantage concurrentiel, certain pour les fabricants européens.

Bienvenue !

Vous êtes inscrit à la news Industrie Chimie

Nous vous recommandons

Le secteur chimique porte la formation au niveau supérieur avec le Cloud

Le secteur chimique porte la formation au niveau supérieur avec le Cloud

L'industrie chimique est à la croisée des chemins. L'accélération de la numérisation complexifie et automatise plus encore les usines, tandis que les conditions du marché demandent une[…]

Cécile Barrère-Tricca : « La mission d’IFPEN est d’accompagner la transition écologique »

entretien

Cécile Barrère-Tricca : « La mission d’IFPEN est d’accompagner la transition écologique »

Separative réinvente la chromatographie en alliant performance et durabilité

Separative réinvente la chromatographie en alliant performance et durabilité

Evertree invente la colle à panneaux de bois sans formol

Innovation

Evertree invente la colle à panneaux de bois sans formol

Plus d'articles