Nous suivre Info chimie

Un secteur prêt à éclore

Sylvie Latieule

LES ÉTATS-UNIS, LEADERS MONDIAUX DANS L'EXPLOITATION DU VÉGÉTAL

Directeur général du pôle de compétitivité IAR, Thierry Stadler a ouvert la journée par une présentation sur la chimie du végétal aux États-Unis. « C'est le pays au monde qui fait le plus d'efforts dans le domaine », a-t-il expliqué. Les premières feuilles de route ont été élaborées dès 2001. C'est aussi le pays où les acteurs perçoivent le plus de subventions, à coup de milliards de dollars pour développer à la fois des biocarburants et des bioproduits. Rien qu'au niveau des projets de bioraffineries intégrées, les États-Unis en compte 19 soutenus par le DOE (Department of Energy) à différents stades de développement. L'investissement total représente 1,3 milliard de dollars, dont près de la moitié financée par le DOE. En conséquence, IAR a reçu du gouvernement français une lettre de mission en vue d'évaluer les opportunités de collaboration avec les États-Unis, et d'attirer de nouveaux investissements. Déjà, une première étape avait été franchie sur le site de Pomacle-Bazancourt avec le projet BioAmber. Fruit d'un joint-venture entre l'Américain DNP et le Français ARD, BioAmber a récemment démarré ses premières productions d'acide succinique vert.

Un secteur prêt à éclore

L'huile tirée du ricin permet de produire une grande variété de polyamides.

© © Arkema

Les deuxièmes rencontres L'Usine Nouvelle/Info Chimie ont été l'occasion de se pencher au chevet de ce secteur émergent. En résumé, les fournisseurs d'agroressources piaffent d'impatience, pendant que les chimistes jouent la carte de la prudence.

La France doit aujourd'hui s'adapter à l'équation suivante. D'un côté, elle est placée sous la dépendance des énergies fossiles qui sont sources de CO2 et vont avoir tendance à s'épuiser dans les décennies à venir. D'un autre côté, elle dispose d'une agriculture importante, parmi les plus compétitives d'Europe, qui possède des excédents susceptibles de trouver des débouchés non-alimentaires. Au vu de ces éléments, la France apparaît comme un territoire idéal pour le développement d'une nouvelle chimie, élaborée à base de végétaux.

Le sujet n'est pas nouveau, puisque déjà en 94 de nombreux travaux ont été réalisés sur le sujet, notamment dans le cadre du programme Agrice. Malgré sa dynamique, le programme s'est progressivement essoufflé pour des raisons budgétaires. Mais dans le même temps, l'environnement mondial a changé. Si le pétrole continue à jouer au yoyo, il s'inscrit dans une tendance haussière inévitable, compte tenu de son épuisement programmé. Quant à l'industrie chimique, elle est soumise à la pression de consommateurs aval qui réclament des produits moins dangereux, moins toxiques, plus respectueux de l'environnement. Une des réponses, même si elle n'est pas la seule, pourrait être apportée par la mise sur le marché de produits chimiques biosourcés. Déjà chez L'Oréal, numéro un mondial des cosmétiques, la tendance est là : 40% en volume de toutes ses matières premières étaient issues du végétal en 2008, selon Michel Philippe, responsable chimie verte pour le groupe.

Mais cette nouvelle chimie ne peut pas se mettre en place par simple déclaration d'intention, car ce changement de matière première implique de grands bouleversements. Pétroliers et chimistes se connaissent par cœur. Les deux métiers ont même été parfois intégrés dans les mêmes groupes (exemples : DuPont, Total, BASF, etc.). Et aujourd'hui, ils gardent des modèles économiques et des visions globalisées relativement identiques. En revanche, fournisseurs d'agroressources et industries chimiques sont deux mondes totalement différents.

En France, les fournisseurs d'agroressources sont essentiellement organisés en coopératives agricoles qui s'appuient sur des agriculteurs actionnaires. Leur objectif n'est pas tant le profit que la valorisation de leurs ressources et la création d'emplois sur le territoire. Ces coopératives ont en général une envergure nationale. Toute la difficulté est qu'elles trouvent en face d'elles, une industrie chimique globalisée, qui recherche la croissance et la rentabilité et ne s'autorise pas d'approche territoriale. Mais cette industrie chimique ne pourrait-elle redévelopper des stratégies locales, tandis que les coopératives pourraient se regrouper en recherche d'une taille critique ?

C'est justement pour lever des freins de ce type, qu'a été créée l'ACDV (Association de la chimie du végétal). Depuis 2008, elle met en présence des acteurs agroindustriels et des chimistes, afin d'essayer de structurer une nouvelle filière sur le territoire français. Depuis l'an dernier, cette association dispose d'une tribune dans le cadre des rencontres L'Usine Nouvelle/InfoChimie. L'édition 2010, qui s'est tenue le 2 février dernier au salon Hoche à Paris, a rencontré un franc succès, réunissant plus d'une centaine de participants.

Cette année, les débats ont surtout été consacrés à la structuration de cette filière et aux grands défis qu'il convient de relever pour permettre son développement.

Ainsi, une première table ronde a abordé le sujet de l'analyse du cycle de vie. Tout le monde a en tête les réserves qui ont fini par peser sur les agrocarburants en termes de bilan écologique. Après avoir injecté des millions d'euros dans la filière, on s'est inquiété du risque d'affamer des populations dans la mesure où ces agrocarburants utilisaient des ressources vivrières. Ensuite est venue la question des épandages d'engrais et de pesticides, posant la question du bilan environnemental qui n'était peut-être pas aussi positif que prévu. C'est là qu'ont été lancés des travaux d'analyse du cycle de vie qui ont toutefois conclu au bien-fondé de ces biocarburants sur le territoire français. Mais le mal était fait en termes d'image ! Forts de cette expérience, les acteurs des produits biosourcés ont pris conscience que le développement de produits biosourcés ne pourra passer que par la réalisation d'ACV solides. « C'est un point très important, a expliqué Stéphane Fouquay de chez Bostik Findley. Mais il est extrêmement difficile de réaliser des ACV sur des produits biosourcés, même s'il existe une norme Iso 14040 qui encadre la réalisation des ACV. C'est plus compliqué qu'avec des produits issus du pétrole ». C'est ainsi que l'Association chimie du végétal a constitué un groupe de travail sur le sujet. De son côté l'Ademe vient de publier une méthodologie simplifiée pour la réalisation d'ACV de bioproduits. « La première étape de cette étude a été de réaliser une analyse comparative des ACV existantes pour les bioproduits. Cette revue bibliographique a mis en évidence une forte hétérogénéité dans les méthodologies utilisées, ainsi qu'un manque de transparence dans la présentation des résultats. Dans une seconde étape, cette étude a permis d'étudier point par point toutes les questions méthodologiques, et de proposer des simplifications pour le traitement de chacune de ces questions. Ces analyses critiques sont présentées sous forme de fiche méthodologique », a détaillé Léonard Boniface de l'Ademe. Les membres de l'ACDV vont désormais s'atteler à tester cette méthodologie. Parmi les contributeurs de l'étude, Guy-Noël Sauvion de chez Rhodia s'est aussi exprimé sur l'utilité de réaliser des ACV. C'est un outil qui peut être utilisé pour comparer des performances de produits ou faire de l'écoconception. Il permettra aussi de répondre à la nouvelle réglementation sur l'affichage qui se profile à l'horizon 2011. A cette date, tous les produits commercialisés auprès du grand public seront dotés d'une étiquette indiquant leur performance environnementale. « L'industrie chimique n'est pas directement concernée, mais nos clients le sont », a-t-il ajouté.

Des approvisionnements à sécuriser

En fin de matinée, une seconde table ronde a été consacrée à l'approvisionnement de l'industrie chimique en agroressources. C'est l'une des principales inquiétudes des industriels de la chimie, intéressés par cette voie du végétal. Le pétrole est un produit relativement homogène extrait de grands gisements mondiaux parfaitement identifiés. A contrario, la ressource agricole est extrêmement dispersée et diversifiée. Non seulement elle varie selon les pays, mais dans une même zone, elle va dépendre des choix de mise en culture, des conditions climatiques, de la présence d'éventuels ravageurs ... Sans compter que toute la logistique autour de la collecte de cette matière végétale reste à organiser.

Au cours de la table, deux groupes se sont donc opposés : les chimistes représentés par François Monnet de chez Solvay et Daniel Marini de l'UIC, et les agroindustriels représentés par Jean-Luc Baret du groupe Soufflet, Jean-François Rous de Sofiproteol et Anne Wagner de chez Syral. Les chimistes se sont interrogés sur la capacité des fournisseurs d'agroressources à mettre à leur disposition de grandes quantités de matière première sur le long terme. Leurs opposants assurent qu'ils ont été en mesure de le faire pour la filière agrocarburant. Au nom de la chimie, François Monnet a néanmoins rappelé que les volumes de matière première végétale à mettre à leur disposition dépendront des choix réalisés en matière de substitution. On peut démarrer la substitution en amont de la chaîne au niveau de la production d'éthylène, ou choisir de ne s'attaquer qu'à de grands intermédiaires. On peut encore choisir de réserver la chimie du végétal à l'élaboration de molécules à plus haute valeur ajoutée, profitant des structures complexes déjà élaborées par la nature. A titre d'exemple, François Monnet a expliqué que Solvay a fait le choix de développer au Brésil un PVC vert à partir d'éthylène vert, issu de l'éthanol. En Europe, le chimiste produit de l'épichlorhydrine sur base glycérol, profitant de la disponibilité de ce co-produit du biodiesel. Mais pour l'heure, ses exemples s'arrêtent là. De son côté, Daniel Marini a expliqué que si la chimie manque un jour de carbone, elle pourra le trouver dans la matière végétale, mais ne devra pas négliger les possibilités offertes par le recyclage. Par ailleurs, il estime qu'il n'y a pas suffisamment d'incitations du marché, ni réglementaires ni fiscales, pour permettre aux chimistes de s'engouffrer massivement dans cette voie, modérant ainsi l'enthousiasme de ceux qui comptent sur la chimie du végétal pour redynamiser la chimie sur le territoire français.

Les représentants des agroressources ont regretté la frilosité des industriels de la chimie. Ils estiment leur ouvrir la porte en proposant de la matière première végétale, bientôt de deuxième génération. En revanche, s'il n'y a pas de partenariat possible pour un partage de la valeur, ils développeront seuls de nouveaux produits et s'installeront sur les marchés aval en position de concurrents. « Les chimistes connaissent bien les applications de leurs produits et les besoins de leurs clients. C'est pourquoi nous préférerions nous mettre ensemble. Mais si cela n'est pas possible, nous pourrons développer cette compétence nous-mêmes comme nous avons pu le faire ces dernières années dans le domaine alimentaire », a déclaré Anne Wagner. Jean-Luc Baret a ajouté qu'outre les problèmes d'approvisionnement, il restait encore à faire un gros travail de développement, notamment en biocatalyse, pour une meilleure valorisation de la ressource végétale et un abaissement des coûts de production.

Une priorité européenne

S'il est des réticences françaises, au niveau européen, Christophe Rupp-Dahlem, président de l'Association chimie du végétal, assure que le sujet est devenu hautement stratégique, dans la mesure où il fait partie d'une des six « lead market initiatives » ou marchés porteurs identifiés par la Commission européenne. Dans ce cadre, trois groupes de travail planchent actuellement sur des aspects législatifs et politiques, sur des questions de normes, certification et labels pour déterminer par exemple la teneur en carbone biosourcé ou la durabilité d'un produit et sur des initiatives qui pourraient favoriser l'essor du marché. « Il s'agirait d'encourager les maîtres d'ouvrage dans tous les pays membres de l'UE de privilégier les produits biosourcés dans leurs cahiers des charges d'appels d'offres publics », précise M. Rupp-Dahlem. Pour favoriser l'essor de la chimie verte, il faut aussi des partenaires financiers. Ce thème a été abordé par Thierry Bur et Dominique Romary d'Oséo. Ils ont expliqué que leur organisme délivre désormais des subventions ou aides remboursables de 3 à 10 millions d'euros, loin du budget d'un programme BioHub, monté par feu-l'AII pour un montant de près de 90 millions d'euros sur 6-7 ans.

Reste que l'on entend souvent dire que les produits biosourcés ne sont pas compétitifs. Olivier Nore, directeur de l'industrialisation chez Metabolic Explorer s'est inscrit en faux, annonçant que sa société était en mesure de proposer des coûts compétitifs face à la chimie classique pour les cinq grands produits que son entreprise développe : l'acide glycolique, la méthionine, le propanediol (PDO), le monopropylène glycol (MPG) et le butanol. Ceci, grâce à la conception de souches bactériennes optimisées. De son côté, le groupe Arkema propose depuis la fin des années 40 des polyamides 11 à base d'huile de ricin. Christophe Lacroix, chef de projets biomatériaux, a décrit le potentiel de ces produits. Au départ destinés au secteur du textile, ils couvrent aujourd'hui des applications toujours plus high-tech dans le secteur de l'automobile.

Un autre exemple de succès commercial a été présenté par Isabelle Rico-Lattes. Fruit d'une collaboration avec la société Pierre Fabre, l'universitaire toulousaine a développé un bioactif antibactérien pour la gamme de crèmes dermatologiques Trixeira. La matière première est issue d'une plante brésilienne, tandis que la synthèse se fait selon un procédé à basse température, sans solvant. Une chimie doublement verte.

La conclusion de cette journée a été donnée à Christian Roux, directeur général de Novance, société du groupe Sofiprotéol. Novance propose une large palette de spécialités chimiques issues de la valorisation des huiles végétales naturelles. Les exemples d'innovations ne manquent pas dans des domaines aussi divers que les solvants, les plastifiants, les lubrifiants, les résines pour peinture et les matériaux. Emblématique de ces acteurs agro-industriels dans les starting-blocks, Novance introduit du bio partout. Et, on lui en redemande.

 

 

%%HORSTEXTE:0%%

ALGUES, UNE BIOMASSE À HAUT POTENTIEL

Pierre Calleja, président fondateur de la start-up Fermentalg, a partagé son enthousiasme pour les microalgues. « Les molécules de demain de la chimie verte viendront des microalgues », a-t-il assuré. Pour le moment, sa société se destine surtout à la production d'algocarburants, mais en utilisant un procédé original baptisé hétérotrophe. Les algues sont alors cultivées dans des fermenteurs et n'ont pas besoin de lumière pour produire des molécules, contrairement aux procédés autotrophes. Quant à Hervé Balusson, p-dg d'Olmix, il est venu présenter un projet qui permettrait de régler définitivement le problème des algues vertes qui polluent les côtes bretonnes. Le principe de sa technologie consiste à intercaler ces algues dans des argiles, alors qu'elles n'ont pas encore atteint les rivages et ne présentent pas de toxicité. Le matériau obtenu pourrait ensuite trouver des applications dans de nombreux secteurs dont l'alimentation animale et les cosmétiques.

Bienvenue !

Vous êtes inscrit à la news Industrie Chimie

Nous vous recommandons

Spécial Bioéconomie : Un maillon de la relance industrielle

Spécial Bioéconomie : Un maillon de la relance industrielle

La chimie est au cœur de la transition écologique et de l’excellence carbone par la décarbonation de sa chaleur, l’électrification de ses procédés, l’hydrogène, le recyclage[…]

« Nous croyons beaucoup au rebond de l'Europe, et notamment de la France » - De Dietrich Process Systems

entretien

« Nous croyons beaucoup au rebond de l'Europe, et notamment de la France » - De Dietrich Process Systems

« Le challenge qui s'offre aux Européens est la réinternalisation de la fabrication » - Diverchim

« Le challenge qui s'offre aux Européens est la réinternalisation de la fabrication » - Diverchim

[Enquête] : La flow chemistry pour relocaliser la chimie fine

[Enquête] : La flow chemistry pour relocaliser la chimie fine

Plus d'articles